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Collecte d’aumônes dans les mosquées : Enquête sur une activité bourée d’arnaques

Où va l’aumône collectée dans les mosquées ? Qu’est-ce qui motive tous ces gens qui collectent l’aumône des fidèles ? Sont-ils rétribués et comment ? Autant de questions que les fidèles musulmans se posent sans véritablement chercher à en connaître la réponse, tant l’aumône est entourée d’un voile qui en fait un tabou. L’Obs a franchi le pas pour enquêter sur la gestion de cette manne financière récoltée par les mosquées.

Tout s’est joué en quelques minutes, ce vendredi 7 janvier dernier à la Grande Mosquée de Pikine rue 10. En l’espace de vingt minutes, l’appel de deux marabouts des confréries les plus représentatives au Sénégal a dopé les fidèles. Tous ont mis la main à la poche pour répondre à l’injonction des deux guides de réunir séance tenante la somme d’un million FCfa pour participer aux travaux de reconstruction de la mosquée qui menace ruines. Satisfaits, les deux chefs religieux remercient les fidèles, louent leur générosité à coups de versets de Coran et hadiths. «Ici tout se fait dans la transparence», se glorifie un membre du comité de gestion de la mosquée. Si ce vendredi-là, les fidèles sont repartis satisfaits, cela n’a pas toujours été le cas ailleurs où la gestion de la manne financière issue de la collecte de l’aumône a été au centre de tiraillements jusque dans la maison de Dieu.

«Trop de querelles qui ne sont motivées que par des intérêts matériels»
Depuis bientôt une dizaine d’années qu’il officie comme imam à la grande mosquée Tally Boumack située non loin du commissariat de police, Lassana Diop s’énerve presque à l’évocation de la gestion de l’aumône dans les mosquées. Drapé dans un boubou blanc, un bonnet posé sur la tête, le chapelet enroulé autour du poignet, imam Lassana Diop n’a pas cessé de placer la gestion de la mosquée au cœur de ses sermons. «Une mosquée, c’est la maison de Dieu tout doit se faire dans la transparence sous la direction de l’imam qui est la personne morale», rappelle l’imam Lassana qui s’adosse sur un hadith du Prophète Mouhamed (Psl) informant que l’imam sera tenu pour responsable dans la mosquée, pour ne pas se laisser faire. «L’imam, en plus d’être un érudit, doit être de forte personnalité pour éviter que l’aumône ne soit utilisée à d’autres fins.» L’imam Diop rapporte avoir été témoin, plus d’une fois, de vives disputes et querelles autour de la gestion de l’aumône collectée auprès des fidèles. «Des disputes récurrentes qui ne sont motivées que par des intérêts bassement matériels», se désole l’imam Diop.

«Des fonctionnaires retraités envahissent nos mosquées et accaparent des comités de gestion»
Dans la cour d’une mosquée située en plein cœur de la banlieue, l’atmosphère tranche d’avec la sacralité des lieux. Un groupe d’hommes d’âges mûrs discutent à haute voix, d’autres se raclent la gorge en attendant leur part du morceau de cola qui circule de main en main et dont une partie va bientôt disparaître dans leur bouche. C’est un groupe de retraités qui ont choisi la cour de la mosquée pour se retrouver et évoquer les moments forts de leur carrière dans l’administration. «Il n’y a pas que ça qui les rassemble», rectifie net l’imam Diop qui estime que ces retraités squattent la mosquée pour des raisons bien claires. «Ils n’ont jamais fréquenté les lieux de culte pendant qu’ils étaient actifs ou alors très peu parmi eux venaient prier de temps en temps. Maintenant qu’ils sont à la retraite, ils ont fait une sorte d’Opa sur la mosquée pour mettre sur pied d’obscurs comités de gestion dans lesquels ils ont reproduit le système de gestion qui leur a toujours permis de contourner les règles dans l’administration pour capter des fonds», accuse imam Diop. «Le plus souvent ces retraités qui ne trouvent pas en face d’eux la réplique qui sied, arrivent à contrôler toute la mosquée, y compris le comité de gestion qui capte l’aumône des fidèles musulmans.» S’ils trouvent en face d’eux un imam qui déteste se donner en spectacle, alors la voie est libre pour ces retraités devenus de plus en plus assidus dans les mosquées. «Omniprésents dans les rangs pour collecter les aumônes, ils se signalent également pendant les cérémonies célébrées à la mosquée comme les funérailles et les mariages. Ce sont toujours eux qui sont en première ligne à la place des imams», fait constater l’imam Diop.

La cola et les bougies remises par un bienfaiteur vendues au boutiquier du coin
A en croire l’imam Moustapha Diallo, il n’y a pas que l’argent collecté en guise d’aumône qui est utilisé à d’autres fins. Il arrive très souvent que de la cola en grande quantité et même des bougies soient remises aux collecteurs d’aumône par un bienfaiteur afin que des prières soient formulées pour lui. L’imam est d’avis que tout n’est pas redistribué aux fidèles musulmans. «Une grande partie est détournée et cédée à vil prix au boutiquier du coin qui se charge de le recycler dans le marché», confie l’imam Diallo

Des collecteurs d’aumônes empochent 10 à 15 % en guise de commission
La scène se passe dans un long couloir d’une mosquée en banlieue. Jour de vendredi, jour de grande collecte d’aumône. A la fin de la traditionnelle prière hebdomadaire du vendredi, des collecteurs d’aumône se retrouvent dans le long couloir pour faire le point. Chacun, un sachet rempli de billets de banque et de pièces de monnaie, fait le décompte et répartit l’argent en différents tas de 5000 Fcfa. «Sur chaque tas de cinq mille FCfa, le collecteur prélève 10 à 15% et peut ainsi se retrouver avec 4 000 à 6 000 FCfa à la fin du décompte», confie l’imam qui a guidé nos pas vers cette découverte surprenante. Une forme de répartition que l’imam a tenté de combattre sans succès. Bien au contraire, il a été diabolisé par les tenants de ce système qui se sont attaqués à ses sermons pour le présenter comme un anticonformiste opposé aux Cheikhs des différentes confréries du Sénégal. Le fait avait, à l’époque, défrayé la chronique en banlieue, notamment lorsqu’un groupe d’illuminés a tenté d’incendier son domicile. L’imam n’a dû son salut qu’à la prompte intervention de la police de Pikine. «Ils sont prêts au prix de leur vie à se battre pour perpétuer ce système qui leur permet de détourner ou ponctionner l’aumône collectée dans les mosquées», s’offusque encore l’imam Diop de la grande mosquée de Pikine-Ouest.

Ce que dit l’Islam sur les collecteurs d’aumône
Pourtant, selon les imams Moustapha Diallo de Thiaroye Azur et Lassana Diop de la grande mosquée de Pikine, l’islam n’exclut pas de rémunérer les collecteurs d’aumône. «C’est l’abus et la prolifération des collecteurs qui sont dénoncés, mais pas le fait de les rémunérer», confie Lassana Diop qui informe que «la charia prévoit de rémunérer ceux qui se sont portés volontaires pour la collecte de l’aumône, mais ils doivent être des gens vertueux et soumis à un contrôle. Loin de l’anarchie que l’on remarque dans les mosquées ou n’importe qui peut se munir de son sachet pour réclamer l’aumône.»

Comment est utilisée cette manne financière ? Ces mosquées jamais achevées….
Les fonds collectés par le biais de l’aumône versée volontairement par les fidèles musulmans doivent être utilisés selon des règles bien établies et cela sous la dictée de l’imam. Jadis, ces fonds ont toujours servi à financer des travaux dans la mosquée, aider les nécessiteux, équiper le lieu de culte et rémunérer ceux qui sont chargés de rendre propre la maison de Dieu. De même, confie l’imam Diop avec le vent de modernité qui n’a pas épargné les mosquées, les fonds peuvent bien être gardés dans un compte ouvert à la banque. Sauf que les comités de gestion sont venus tout chambouler pour mettre à l’écart l’imam et décider de l’utilisation des fonds collectés. Une utilisation peu orthodoxe qui explique, selon l’imam Moustapha Diallo de Thiaroye-Azur, «que des mosquées dont la construction a débuté depuis des lustres, ne sont toujours pas livrées pendant que la collecte de l’aumône destinée à ces travaux se poursuit encore.»

INSOLITES : Le bienfaiteur, la facture d’électricité et le comité de gestion
L’histoire se déroule très souvent dans certaines mosquées, lorsqu’un bienfaiteur habitué à fréquenter ce lieu de culte propose de prendre en charge la facture d’eau ou d’électricité. L’occasion faisant le larron, des membres du comité de gestion de ladite mosquée voient là, l’occasion de récolter de l’argent. Comment ? Imam Lassana Diop explique : «Ils attendent la nuit pour rendre visite aux bienfaiteurs afin de lui réclamer l’argent devant servir à payer la facture d’eau ou d’électricité. Et lorsque le bienfaiteur leur fait confiance et débourse l’argent, ils se partagent le montant et vont présenter la même facture à d’autres bienfaiteurs. Ce n’est qu’après avoir fait le tour de beaucoup de donateurs avec la même facture qu’ils se décident finalement à se rendre à la Senelec ou à Sen-eau.» Et l’imam de confier «qu’il y a des bienfaiteurs qui ont vite compris, qui refusent de leur verser l’argent et continuent à réclamer la facture qu’ils vont payer eux-mêmes avant de la retourner à la mosquée.»

Ces gens qui passent la journée dans la cour de la mosquée et la dépense quotidienne
Si le comité de gestion d’une mosquée est réputé rigoureux, il y a toujours un moyen de le contourner. «Ce sont pour la plupart des retraités qui squattent la cour de la mosquée ou s’installent à l’entrée du lieu de culte pour guetter la venue d’un donateur. Ils empochent très vite le don ou l’aumône, sans que l’imam ne soit informé.» Il peut s’agir d’argent, de viande, de boîtes de lait ou d’autres denrées. «Ce sont des groupes bien organisés et qui sont à l’origine de clans dans les mosquées. Certains assurent la dépense quotidienne pour leur famille à partir de ces fonds interceptés.» Pourtant l’islam ordonne de fermer la mosquée après la prière pour obliger les fidèles musulmans à aller travailler.

Vendredi, mois du ramadan, Korité et Tabaski, périodes de traite
Il s’agit là des moments préférés des collecteurs d’aumônes, les vrais comme les usurpateurs. «Méfiez-vous ! Ce ne sont pas tous ceux qui portent des badges qui réclament l’aumône pour la mosquée. Les vendredi comme les jours de Korité ou de Tabaski et pendant le mois du Ramadan, ils arrivent de partout et collectent pour leur propre compte. D’autres poussent l’outrecuidance jusqu’à confectionner pour eux-mêmes des badges, c’est juste du vol», avertit l’imam Lassana Diop.

Imams salariés ! «L’Etat ou la communauté doit penser à leur trouver un salaire»
Au même titre que les délégués de quartier, les imams estiment que l’Etat doit trouver une formule pour leur octroyer un salaire. En effet, entre les baptêmes, les funérailles, les célébrations des mariages et les cinq prières qu’il dirige, l’imam est presque pris en otage par les populations. «La plupart sont des nécessiteux et personne ne se soucie de leur sort. Il serait bon de leur trouver une rémunération pour les mettre à l’abri de toutes tentations», plaide l’imam Lassana Diop.

AHMED KHALIFA NIASS, ISLAMOLOGUE : «L’aumône faite au nom de la mosquée et détournée à d’autres fins est bannie par l’islam»
«La seule aumône qui est interdite en Islam est celle demandée avec harcèlement. C’est totalement interdit. Parce que vous ne le donnez pas pour Allah, mais pour la cause du demandeur. Vous leur donnez ainsi une partie de votre liberté que Dieu ne leur a pas octroyée. L’aumône faite au nom de la mosquée peut être tolérée si les fonds récoltés participent à l’accomplissement de leur mission première comme l’achèvement des travaux d’une mosquée, par exemple. Par contre, si elle est détournée à d’autres fins, par un groupe d’individus, elle est totalement interdite et bannie par l’Islam.
Au Sénégal, l’aumône n’est pas organisée car les gens ne donnent pas la Zakat qui est considérée comme le deuxième pilier de l’islam. D’ailleurs, les musulmans qui n’avaient pas accepté de le donner dès le décès du Prophète (Psl) ont été excommuniés et ont subi une guerre dite la guerre de la Zakat dirigée par le premier khalife du Prophète Seydina Ababacar. Maintenant, tout le reste est superflu.
ALASSANE HANNE AICHA GOUDIABY-IGFM

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