Accueil Actualités Colloque – Europe-Afrique : Ibrahima Thioub conte des relations «toxiques» et «malsaines»

Colloque – Europe-Afrique : Ibrahima Thioub conte des relations «toxiques» et «malsaines»

0

Le colloque, initié par le journaliste sénégalais, Gorgui Wade Ndoye, autour du thème «Relations Europe-Afrique : (Re) Fonder les liens», a vécu vendredi dernier au siège du journal «Le Monde» à Paris. Pour l’historien, Pr Ibrahima Thioub, depuis les premiers contacts, les liens qui unissent les deux continents ont été «toxiques» et «malsains».

Par Mame Woury THIOUBOU (Envoyée spéciale à Paris) – Entre l’Afrique et l’Europe, les relations sont aussi anciennes qu’asymétriques. «Ce sont des relations historiquement toxiques et malsaines pour l’Afrique», estime le Pr Ibra­hima Thioub. L’ancien Recteur de l’université Cheikh Anta Diop a dressé une trajectoire historique sombre de ces relations pour étayer ses propos. Il prenait part ce vendredi, au colloque organisé au siège du journal Le Monde à Paris dans le cadre du Gingembre littéraire de Continent Premier, initié par le journaliste sénégalais, Gorgui Wade Ndoye, autour du thème : «Relations Europe- Afrique : (Re) Fonder les liens.» «A aucun moment, l’Afrique n’a trouvé son compte dans cette relation Europe-Afrique. Dès ses origines, l’arrivée des Portugais en Séné­gambie, on est parti sur des relations belliqueuses. Les premiers Portugais à débarquer ont essayé de capturer des Africains pour les amener au Portugal et prouver qu’ils ont été en Afrique. C’est en mesurant le rapport de force, qu’ils se sont rendu compte que cette option ne pouvait pas marcher, parce l’Afrique ne se laissait pas faire. Ils ont révisé leur attitude pour s’inscrire dans le commerce.» Mais ce commerce, qui démarre entre les deux entités, ne suivra pas une trajectoire différente. Selon le Pr Thioub, ce commerce, très rapidement, va se faire en défaveur de l’Afrique. «Puisque la colonisation de l’Amérique a amené le besoin de main-d’œuvre. Et à l’Afrique est affectée la mission de fournir cette main-d’œuvre pour l’exploitation des colonies américaines par la traite des captifs. Et ce sont 12 millions d’Africains qui vont être déportés sur l’Amérique. C’est une saignée démographique dont les conséquences sont énormes.» Quand arrive la colonisation, le modèle de l’Europe prédatrice est déjà en place et cette étape sera également très défavorable et lourde de conséquences pour le continent. «Lorsque l’Europe modifie son logiciel à partir du début du 19e siècle avec la révolution industrielle, on exprime de nouveaux besoins. Le premier acte posé, c’est d’abolir la traite, ce qui se fait à Vienne en 1815, mais aucun acteur africain n’est présent. Et on somme l’Afrique de s’ajuster à ce nouveau monde. Comme l’ont fait ces dernières années le Fonds monétaire international (Fmi) et la Banque mondiale. Le 19e siècle africain a été très compliqué au point que l’Europe a pu vendre à l’opinion européenne que l’Afrique était en train de s’ensauvager et qu’il fallait la sauver d’elle-même parce qu’on était dans des luttes de pouvoir entre élites africaines, le développement du jihad un peu partout dans la région, mais aussi des velléités de conquête coloniale et de zones d’influence à contrôler en Afrique. On a l’impression que ça ressemble à la situation contemporaine», souligne le Pr Thioub.

Cette asymétrie des relations n’est pas près de s’achever puisque cette période coloniale a été le moment où l’Europe a pillé les ressources du continent sans état d’âme. Pour illustrer cette mentalité européenne, le Pr Thioub rappelle le cas du Congo, propriété privée du Roi des belges Léopold II qui, par la suite, va revendre cette possession à son propre pays. «C’est vous dire dans quel esprit l’Europe envisage l’Afrique.» S’étant mis d’accord sur la façon de se partager le festin africain à Berlin en 1884, les Européens vont alors se livrer à un pillage en règle des ressources. Cette période voit la mise en œuvre du travail forcé, la fixation arbitraire des prix des denrées en vente, l’indigénat, etc. «Les Africains étaient obligés de payer la colonisation du continent. Et pire, on a pillé les ressources artistiques avec lesquelles l’Afrique s’exprimait pour nous imposer cette rationalité scientifique et technologique qui broie tout sur son passage», indique l’historien sénégalais.

(Re) Fonder les liens
Avec des relations aussi difficiles, parler aujourd’hui de «refondation» ne peut se faire sans une critique radicale de ce qui s’est passé, indique le Pr Thioub. «Il faut savoir que tout ça s’est déroulé dans le cadre d’un système monde autour de l’Atlantique, autour d’un capitalisme qui nous impose des ajustements qui fracassent nos systèmes éducatifs et nos systèmes sociaux. Et il n’est pas possible de le refonder sur cette base. Il faut réinventer l’universel et cela passe par une remise en cause de cette posture de domination, de dicter au reste du monde l’Europe comme référentiel. Comme le dit un historien indien, il faut reprovincialiser l’Europe, qu’elle arrête de croire qu’elle peut imposer son universel», propose l’historien. Et dans cette refondation, la jeunesse est appelée a jouer les premiers rôles.

Créer une relation créative
Déjà, les jeunesses africaines ont pris conscience de ces rapports en défaveur de leur continent. Et le Dr Cheikh Tidiane Gadio, ancien ministre des Affaires étrangères du Sénégal, semble dire que c’est là l’explication de ce désamour que l’Afrique exprime vis-à-vis de la puissante colonisatrice. «Ils ne comprennent pas pourquoi les jeunesses panafricanistes les attaquent. Mais ces jeunes, une fois qu’ils ont pris conscience de certaines choses, ils y vont directement», indique-t-il. Définir de nouveaux liens passe ainsi par une réinvention des relations entre l’Europe et l’Afrique. «On a intérêt à créer une relation créative, mutuellement bénéfique, plutôt que de vouloir vivre de l’Afrique et en tenant l’Afrique à l’écart, en essayant de bloquer la migration des jeunes Africains. Ou l’Afrique se développe et prend en charge sa jeunesse et devient un continent de développement, ou l’Afrique ne le fait pas et nos jeunes ne vont pas mourir sur place, ils vont se déplacer et vont aller là où c’est le plus proche, et ce n’est pas la chine, c’est l’Europe.»
mamewoury@lequotidien.sn

Article précédentAffaire Amy Ndiaye Gniby : Les députés du PUR, Massata Samb et Mamadou Niang, au tribunal le…
Article suivantADEPME – Convention avec Coris Bank : Idrissa Diabira réitère sa volonté de mieux encadrer les Pme

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici