CultureSociété

Groupe musical « Xalam »: recette et parcours d’un orchestre légendaire

Dans les décennies 1970 à 1990 notamment, l’orchestre sénégalais Xalam 2 a ébloui les scènes musicales et culturelles du Sénégal et du monde. Les mélomanes découvraient des as du rythme et de la mélodie, férus de l’innovation artistique. Avec un parcours plein d’aspérités, leur nom inspire encore aujourd’hui le respect. Plongée dans la recette de ce brio musical.

La grande prouesse est déjà d’avoir dirigé l’imaginaire de deux générations de mélomanes vers leur fabuleux orchestre moins que sur l’instrument de musique. Le Xalam a été une révélation et une révolution. Pour cerner le génie, il faut connaître les bases du groupe. L’histoire commence avec une bande de copains, jeunes élèves amoureux de la musique qui taquinent le son « pour faire les malins avec les nanas du quartier Plateau », se rappelle Henry Guillabert. Ils organisaient des sessions et répétaient au rasoir certains grands titres pop, afro-cubains et jazz populaires dans le Dakar du disco de l’époque.
À partir de 1969, ils prennent le pari de faire de la musique une profession et la pratiquer avec la rigueur et le brio qu’elle exige. C’est ce qui explique le premier nom du groupe, Cadets Xalam. Xalam était un groupe fondé en 1965 par le mathématicien Pr. Sakhir Thiam. « Sakhir Thiam avait créé ce groupe pour permettre aux plus jeunes d’apprendre et d’assouvir leur passion de la musique dans un cadre plus sain et mieux organisé », renseigne Mouhamed Sow, auteur des podcasts « L’Envol du Rossignol » et auteur du blog « du Kokalam ».
Le groupe se nomme ensuite Xalam 2. Henry Guillabert avait 19 ans, était d’abord percussionniste de tumba et ensuite initié à la guitare par son enseignant en Technologie et futur collègue dans l’orchestre, Sanoussi Sidibé. Abdoulaye Prosper Niang, plus tard leader emblématique et batteur du groupe, était dans le staff. « Nous avons décidé de faire de la recherche pour jouer de la bonne musique. C’était aussi un moyen de rassurer nos parents, en poursuivant à côté les études », éclaire Henry Guillabert.
Ils entreprennent une exploration de quelques mois dans les profondeurs du pays pour apprendre les approches rythmiques de différentes communautés ethniques. Piqués par leur intelligence et leur passion, l’assimilation réussit. D’autant plus que la majorité avait des notions de percussion et étaient presque tous d’ethnies différentes. Le résultat est fascinant, avec des cadences atypiques sur l’élan du jazz et du mbalax. Le clairon de la révolution commence à sonner fort et juste.

LE FAÇONNEMENT INTELLIGENT D’UNE IDENTITÉ

« Le Xalam a réussi la rupture avec ce qui se faisait à l’époque, cette musique afro latine ou américaine, pour faire des recherches en Casamance sur des sonorités du terroir et ainsi créer l’afro-mandigo sound. C’était nouveau et les jeunes s’y retrouvaient », se souvient Guissé Pène, ancien Secrétaire général de l’Association des métiers de la musique. « Daïda » (1975) est le premier produit officiel et pare leurs efforts artistiques. « Il est enregistré au Club Sangomar du légendaire Moussa Diallo, à Thiès. Les titres de ce premier album deviennent rapidement incontournables à la radio : « Mbaye Sassu », « Andando », « Yumbeye », « Bëré Baxu Gor » et surtout « Daïda » », affirme Mouhamed Sow. 18 mois après, le groupe signe « Kañu », marque de leur toute nouvelle identité musicale. Ibrahima Coundoul Brams, qui était du Xalam 1, les avait déjà rejoints.
La carrière internationale se dessine en cette année 1976, avec essentiellement le festival Horizonte de Berlin (Allemagne) et l’année suivante, dans une tournée africaine avec le génial trompettiste sud-africain, Hugh Masekela, et Myriam Makeba. « Ils comprirent qu’ils devaient faire évoluer leur musique vers plus de modernité et commencèrent à jouer de l’afrobeat, à l’image de ce que faisaient les grands groupes africains comme Osibisa. Ils se mettent alors à créer de nouvelles compositions, un mix entre jazz contemporain et musique traditionnelle africaine. Les cuivres, la batterie surpuissante de Prosper, les percussions africaines, basse, guitare électrique et claviers se côtoient sur scène », retrace l’ingénieux Mouhamed Sow.
1979, ils sortent le premier opus international, « Ade ». Un pur jus où ils sont accompagnés dans le titre éponyme par Masekela. Xalam 2 affirme solidement une authenticité qui reluit autant dans le son que dans le costume et le propos. Leurs concerts deviennent de vrais spectacles où l’expression panafricaine tisse progressivement l’harmonie et charme les ténors. Rien que l’armada et l’architecture des tambours de Tapha Cissé sont une réjouissance. Miles Davis tombe sous le charme, lui qui soulignait « qu’un musicien doit avoir un son ». En 1980, note encore Mouhamed Sow, Xalam est invité au Festival jazz de Gorée et « Prosper et ses amis rencontrent d’immenses pointures de la musique comme Dexter Gordon, Dizzie Gillespie et autres Sonny Rollins ». Avec cette signature authentique, Yigo Dieng, guitariste du groupe et ses acolytes s’envolent pour une tournée internationale en Afrique, Amérique, Europe et au Japon.

XALAM SÉDUIT MILES DAVIS, DIZZIE GILLESPIE ET LES ROLLING STONES

C’est l’exil français en 1981, et Xalam 2 s’appelle désormais Xalam, tout court. C’est également l’année où le groupe, choisi par Disney, compose la musique d’animation pavillon Epcot en Floride. Yigo Dieng affirme que le séjour français devait durer trois mois mais va finalement se prolonger plusieurs années car, « au niveau professionnel, nous avions plus de facilité à évoluer en France que chez nous ». En effet, le contexte était favorable pour gagner les hit-parades. « En ce moment, les majors et producteurs français avaient senti le besoin d’élargir leurs marchés. Leurs cibles étaient la musique africaine et ils n’ont pas tardé à mettre le paquet. C’est ainsi que des artistes comme Manu Dibango, Salif Keita, Ray Lema et Xalam ont été révélés à la face du monde », explique mieux Guissé Pène, aussi ancien manager et promoteur de spectacles.
Dès l’année suivante, révélé au public français par leur passage au festival Africa Fête de Paris, leur notoriété gonfle. L’album « Gorée » sort en 1983. Travaillés par Yigo Dieng, qui a aussi signé « Ade » repris dans l’album, les titres « Gorée » et « Soweto » crèvent le box. « L’album Gorée impressionne notamment les Rolling Stones qui invitent Tapha Cissé et Brams Coundoul à poser des percus sur l’album de « Undercover of the night » », souffle Mouhamed Sow.
1985 est un heureux segment dans la dynamique de Xalam. C’est l’arrivée de deux génies hors normes : Jean Phillipe Rykiel et Souleymane Faye. Diego (voir encadré) comme Rykiel ont intégré le Xalam par le biais de son totem d’alors, le batteur Prosper Niang. « C’est moi qui l’ai appelé et on a tout de suite sympathisé. Quelques temps après, il m’a plongé dans les canaux de la musique du Xalam et je suis venu au Sénégal. J’ai intégré ensuite le groupe », se remémore le clairvoyant magicien du synthé, Jean-Philippe Rykiel, lors d’une émission à la télé. L’album « Apartheid » (1986) est le premier beau lapin sorti du chapeau new-look. L’année qui suit, « Xarit », est dans les bacs. L’ancien du Xalam 1 Cheikh Tidiane Tall, qui prêtait ses instruments aux Cadets Xalam, vient ponctuer l’apothéose et grave l’album. Le doigté et la virtuosité du bassiste Baye Babou s’y révèlent encore plus délectant.

DU CASTING QUI ÉBLOUIT L’ŒUVRE À L’ÉTOILE QUI S’ÉTEINT

« »Xarit », c’est simplement ce qu’un groupe sénégalais a fait de mieux en termes de musique pure. Rien que ça. « Xarit », ce sont huit chansons incontournables. Du tonique « Nitou Tey » à l’émouvant « Walyane ». On passe par tous les états, du jazzy « Keur Gui » au survitaminé « Lemme », du merveilleux « Xarit » à l’époustouflant « Ndiguël » qui est la cerise sur le gâteau », encense justement le blogueur du Kokalam.
Prosper Niang meurt malheureusement du cancer en avril 1988 et part avec l’âme du Xalam. Le groupe enregistre le départ de Souleymane Faye et le retrait de Jean-Phillipe Rykiel. Après une pause et des concerts en Europe, Xalam débauche Seydina Insa Wade, ancien du Sahel Orchestra et père de l’afro-folk. Le très engagé chanteur, auteur du tube « Afrik », ne restera que cinq ans avec Xalam. Il enregistre avec eux « Gestu Gëstu » (1990) et « Wam Sabindam » (1993).

« « Gestu Gëstu » est porté par un medley de treize minutes bien accueilli par le public sénégalais. « Wam Sabindam » n’atteint pas les sommets de « Ade » ou « Xarit », mais contient tout de même quelques belles plages magnifiées par la voix de Seydina Wade comme « Waw Sabindam » ou le très bon « Lambi Golo » », soutient Mouhamed Sow.

Après cette phase, et une production au 25ème anniversaire de Woodstock en 1994, c’est le black-out. Quoique les musiciens du Xalam ne restent pas inactifs et se produisent séparément avec des cadors de la scène mondiale, le groupe est en léthargie. C’est en 2008 qu’ils font un come-back, avec le retour remarqué de Souleymane Faye et Jean-Philippe Rykiel. Dans la même année, ils publient « Live à Montreux », pour une prestation dans ce festival de jazz, en 1991. Un concert frissonnant en 2009 au Stade Iba Mar Diop et un autre masterclass au Théâtre Sorano, en 2015, actent la renaissance du Phœnix. Ils sortent en cette année 2015 « Waxati », album de 12 titres où sont invités Pbs et Pape Niang. Malheureusement, l’envol est brisé par deux événements douloureux qui rappellent 1988 : le décès du batteur Abdoulaye Zon Ablo en août 2016 et celui de Cheikh Tidiane Tall, en mars 2017.
Henry Guillabert garde encore la case et travaille à y faire résonner les hymnes du patrimoine Xalam. De l’avis de Guissé Pène, c’est une nécessité et ne devrait pas poser problème, « dans la mesure où Xalam est une institution capable de survivre à tous les bouleversements et qui peut toujours compter sur son énorme répertoire ».

Souleymane Faye, la merveille erratique
Souleymane Faye dit Diego, c’est l’artiste qui saute les barrières et se démarque résolument des dictées conventionnelles. Un talent aussi majestueux que désinvolte qui aura réussi à donner des couleurs vives au Xalam. Son intégration, en 1985, se fait par l’entremise du producteur et musicien Robert Lahoud qui le présente à Prosper Niang. Ce dernier prend Diego sous son aile et l’adopte. Son coup d’essai au Xalam, le titre « Doley » dans l’album éponyme (1986), est une œuvre de maître. « Une chanson d’une puissance absolument phénoménale, aussi bien sur le plan des paroles que de la musique », commente Mouhamed Sow. Avec « Xarit », l’ancien chanteur de cabaret réussit la grâce et prouve qu’il est de la pléiade des grands musiciens. « Ndigël », « Sama waay », Xarit » et « Keur gui », en plus d’être des classiques par leurs grands délices musicaux, sont d’excellents viatiques pour toutes couches et générations.
Parolier et philosophe hors pair, baigné dans une spiritualité prononcée, Diego émerveille. Son trait et ses sensibilités gnostiques lui confèrent un discours énigmatique mais secouant, et suscitent des interrogations sur son état mental. Ils ne percevaient juste pas le génie excentrique. Comme les esprits de son acabit, l’ami de « Sogui » n’est pas facilement compréhensible et s’inscrit plus à la marge. Entre son attitude erratique et l’institutionnelle discipline du Xalam, les relations avec le groupe flottaient sur le fiel. Souleymane Faye n’avait vraiment d’attention que pour Prosper Niang, son tuteur. Au décès de ce dernier, il quitte l’orchestre où « il n’avait été en vérité qu’un sideman », selon Mouhamed Sow. Il raconte lui-même que lors d’une dispute avec le groupe qui confisque son passeport, il se rebelle et marche du Canada aux États-Unis, sans le sou.
Souleymane Faye n’avait fait que 3 ans dans Xalam, mais a lié son nom au groupe et l’a aidé à dessiner d’excellents tubes commis dans la légende musicale du pays. Au comeback de 2008, il n’avait rien perdu de son allant. C’est aussi cela Diego. Par son timbre, sa voix et sa parole, il fait pleurer son monde et le fait rire l’instant d’après. Tous talents qu’il a offerts avec génie au Xalam, et prouvé ensuite durant sa carrière solo.
Par Mamadou Oumar KAMARA

AVEC LESOLEIL.SN

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page