A Genève, les ressorts traditionnels d’entraide et de solidarité sont toujours utilisés par la communauté sénégalaise. Et Mourtala Mboup, qui dirige le dahira mouride de la ville, en est l’un des artisans. Face à la situation tendue que vit le Sénégal depuis quelques mois, il appelle à installer des garde-fous.
Si les politiques sont responsables de cette situation de tension que vit le pays, que faudrait-il faire ? Est-ce que ce sont les politiques qui doivent changer ou la population qui doit exiger qu’ils changent ?
Je pense que dans le très long terme, il appartiendra à la population de les faire changer par des attitudes plus positives, plus réfléchies et plus engagées. Mais là, dans l’immédiat, le seul moyen dont dispose la population pour les faire changer serait trop violent. C’est un peu comme ce que tentent de faire certains : sortir dans la rue et résister. La façon la plus douce, ce serait que le Président Macky Sall revienne à la raison, qu’il se désengage de ce passage de force qu’il veut tenter. C’est ça qui est urgent. Une fois qu’il l’aura fait, et je pense qu’il va le faire, il se rendra compte que cela n’est pas possible. Et dans le long terme, il faudra que la population prenne ses responsabilités. Mais quand on dit population, on parle à une masse critique. Il n’arrivera jamais un moment où tout le monde s’engagera, mais il faut un certain nombre d’hommes et de femmes qui prennent leurs responsabilités.
Mais comment en est-on arrivés à donner la prime à ce qui n’est pas vertueux ?
Sur un ring de boxe, les gens donnent l’impression de s’entretuer, mais parce qu’ils sont sur ce ring, le règlement le leur permet. Dès qu’ils descendent du ring, ils deviennent des citoyens ordinaires. Parfois vous regardez un combat de lutte, vous avez envie de les arrêter parce qu’ils donnent l’impression de s’entretuer, mais tout reste dans les limites des sacs de sable. C’est la même chose que les politiques nous font. Ils sont dans des arènes, ils ont enlevé les garde-fous et ils se disent que dans ces arènes-là, on peut tout se permettre. C’est pourquoi on en est arrivés là. Il n’y a pas de ligne rouge, il n’y a pas de garde-fous. Pourtant, ce sont les mêmes qui, après, vont à la mosquée, chez leur marabout et veulent amener leurs parents à La Mecque. Mais dès qu’ils sont dans l’arène politique, ils pensent que tout leur est permis. Et ce n’est pas normal. On devrait pouvoir mettre des garde-fous comme dans les grandes démocraties. Il y a des choses qui ne sont plus possibles en France. Regardez l’affaire Fillon, dès qu’il a été pris la main dans le sac par les médias, ce n’était plus possible. Parce que, eux en France, sur ce point, ils ont mis un garde-fou. Il faut qu’on arrive à mettre des garde-fous sur certaines dérives, qu’on se dise que telle dérive, on ne le permettra plus à un politique.
Mais comment arriverait-on à un tel moment puisqu’aujourd’hui, les défauts des hommes politiques sont pour ainsi dire ignorés ?
L’engagement citoyen, une presse libre avec de grands journalistes. Dans l’affaire Fillon, je crois que c’est Mediapart qui était derrière. Donc des acteurs et une masse critique. Sinon, on n’y arrivera jamais.
Vous avez lancé un appel à l’endroit des politiques sénégalais…
Aux leaders de l’opposition, je dis : vos discours sont convaincants. Certains d’entre vous ont même donné des gages. J’ai cité Abdourahmane Diouf, Thierno Alassane Sall et Ousmane Sonko. Malgré le fait qu’ils soient venus à un moment de notre histoire où le Peuple semble exiger un changement sur la manière de faire de la politique, on ne peut pas les croire sur parole. Si jamais ils y arrivent, il faudra qu’ils travaillent et évitent de tomber dans les pièges dans lesquels la classe politique sénégalaise est engluée. L’animosité entre adversaires politiques a atteint des sommets. Même Diouf et Wade n’en étaient pas arrivés là.
Vous dirigez le dahira mouride de Genève…
Depuis mes 20 ans, je suis engagé dans le milieu des dahira. Au Lycée Charles de Gaulle, j’ai toujours fait partie des élèves mourides. A l’Université de Dakar, je me suis aussi engagé dans le dahira des étudiants mourides et depuis lors, je continue en étant professeur de mathématiques. J’ai été formé à l’Ecole normale supérieure et j’ai enseigné à Dieuppeul avant de quitter le Sénégal. J’ai été assistant à l’Université de Genève mais aujourd’hui, je suis professeur de mathématiques dans les écoles publiques. Mais le dahira est toujours là, parce que c’est mon engagement, ma conviction personnelle. On essaie de faire les choses avec qualité, de suivre les écrits de Cheikh Ahmadou Bamba. C’est aussi un dahira très ouvert, en très grande symbiose avec la communauté tidiane et tous les Sénégalais.
Qu’est-ce que cet engagement vous apporte ?
La vie spirituelle. Je suis un Mouride et je pense qu’un homme doit avoir une vie spirituelle, et le dahira est un moyen de satisfaire cela.
La relation avec les Tidianes, comment cela se passe ?
Cette relation date déjà de plusieurs dizaines d’années. Elle est extraordinaire. Là où on fait les ndogou mouride, vous verrez une soixantaine de Sénégalais, hommes et femmes, Mourides, Tidianes et même étrangers, partager.
Vous avez un engagement social dans ce dahira ?
Pendant le Covid-19 par exemple, on a aidé beaucoup de gens et on fait même le Mourou Koor. On est en train de collecter les contributions des uns et des autres et on identifie parmi nous les gens en difficulté. Par exemple, actuellement il y a des hommes et des femmes qui sont venus de pays européens pour essayer de s’installer en Suisse. Et les débuts sont difficiles. Il y a aussi le rapatriement des corps. Nous sortons d’ailleurs d’une très mauvaise année où on a dû rapatrier deux corps, et c’était très dur. Nous faisons beaucoup de social vraiment.
Financièrement, comment ça se passe ?
Ce sont des contributions personnelles. Les politiques devraient prendre exemple sur les dahira. Quand le président de la République est passé à Genève, il avait donné de l’argent à la cellule Apr. Nous, on s’autofinance. Ce sont les membres qui sortent de l’argent. Le noyau dur du dahira, c’est une soixantaine de membres, parce qu’à Genève, il n’y a pas encore beaucoup de Sénégalais. Et une centaine de fidèles à l’association et beaucoup de sympathisants. Mais l’association laïque a toujours existé et a toujours été en harmonie avec les dahira.
Quels sont les problèmes que vous rencontrez ?
Je vais citer un seul problème, c’est qu’on est en face d’un phénomène de re-immigration. Les gens ne viennent plus directement du Sénégal pour s’installer en Suisse. Mais ils viennent des pays d’Europe comme l’Italie, l’Espagne ou le Portugal. Ils ont déjà le passeport européen, et comme en Suisse le marché de l’emploi est meilleur, ils viennent à Genève. Actuellement, on fait face à des flux assez importants qui viennent, avec femmes et enfants, et le dahira s’occupe de la prise en charge religieuse des enfants.
La situation en Suisse est meilleure que dans les autres pays ?
Elle est meilleure en termes de marché de l’emploi. La Suisse est un pays très riche, très bien organisé et souvent, selon le secteur dans lequel vous évoluez, on peut trouver assez rapidement du boulot, comme dans la santé ou le bâtiment.
Il n’y a pas de problèmes d’intégration ?
Comme dans tous les pays, oui. Mais le réseau traditionnel fonctionne. Les gens se donnent des tuyaux, se parlent et s’entraident. Et puis les institutions d’intégration sont excellentes. Par exemple, je travaille actuellement avec l’équivalent du ministère de l’Education et je m’occupe de trois classes où on a accueilli de jeunes Afghans, et on leur offre une prise en charge sur une ou deux années pour qu’ils puissent ensuite intégrer le système normal.
Institutionnellement, la Suisse est bien organisée pour intégrer les nouveaux arrivants. Mais il faut avoir des papiers. Ce qui n’est pas facile.
Propos recueillis par Mame Woury THIOUBOU
(mamewoury@lequotidien.sn)












