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Horizons – Mor Talla Ndione sur son film «Traces» : «C’est l’histoire de trois femmes qui ont subi des violences» –

Mor Talla Ndione, cinéaste, réalisateur, a sorti un film-documentaire qui fait focus sur les violences dont sont victimes des femmes. Dans cet entretien, il nous parle de ce film intitulé «Traces», explique les raisons qui font qu’il n’est diffusé pour le moment qu’en Espagne.

Parlez-nous de votre film-documentaire Traces ?
Ce film, c’est mon premier long métrage que j’ai fait après mes études. Ça parle de l’histoire de trois femmes qui ont subi des violences sexuelles et d’autres types de violence, et chacune a sa trajectoire dans sa vie. Et ces femmes sont de la Casamance, et ce qui m’a beaucoup inspiré dans ce film, c’est qu’elles ont des parcours exceptionnels et très inspirants, puisque je n’ai pas filmé la femme qui est soumise, mais j’ai tenté de filmer des parcours de femmes qui veulent se relever malgré les violences qu’elles ont déjà subies dans leur passé, qui veulent vraiment reconstruire leur vie.

Les femmes victimes de ces violences vous ont-elles saisi pour faire un film sur ce qu’elles ont vécu ?
Non du tout ! Parce que, en fait, il y a un an, j’ai travaillé avec l’Ong Kakolum, qui est une Ong espagnole pour laquelle je faisais quelques vidéos pour une représentation via leur site, pour avoir en quelque sorte une carte d’identité de leurs activités. Et par là, j’ai rencontré toutes ces femmes, avec des interviews par-ci par-là, j’avais compris qu’il y avait une chose à faire, il y avait un vrai film à faire, puisque j’avais trouvé qu’il y avait des femmes qui avaient beaucoup d’aura, qui avaient une forte personnalité, qui ne voulaient même pas reconnaître qu’elles avaient déjà subi des violences quelconques et pourtant on voit que dans la réalité, ce sont des femmes qui sont divorcées qui, à un moment, pouvaient se retrouver dans un coin pour pleurer seules sans que les autres le sachent.

Quels sont les contrecoups de cette violence que ces femmes ont subie ?
J’ai vu qu’au-delà de leur courage, il y avait une certaine faiblesse de ces femmes. Elles ont osé même dire ça en dehors des caméras, mais durant les réunions, devant tout ce qui était sensibilisation, elles étaient tellement présentes, elles étaient tellement fortes. Je disais que ces femmes-là étaient parfaites. Tout au contraire, parce que c’étaient des femmes que la violence a vraiment transformées pour qu’elles soient très courageuses.

Quel genre de violences subissent ces femmes que vous présentez dans votre film-documentaire ?
En fait, si on parle de la violence, il s’agit de différentes violences en réalité. Puisque je peux dire que pour la protagoniste principale, c’est une femme qui vient de Saint-Louis et qui a trouvé un mari au Sud, mais qui est vraiment mal considérée par cette communauté puisqu’elle n’avait pas fait l’excision. Faute de n’avoir pas subi cette pratique, pour les Socés, j’ose le dire, c’est une sorte d’impureté. Et toute la famille voulait que son mari trouve une deuxième femme. Et finalement, le mari s’est marié à plusieurs reprisses à d’autres femmes, mais ces mariages-là n’ont pas abouti.

Est-ce à dire que la polygamie est une sorte de violence ?
Moi, je ne vais pas dire que la polygamie est une violence. Mais la manière dont elle l’a vécue, c’est-à-dire elle a eu un mari qui, à un moment, avait beaucoup d’argent, qui ne voulait pas s’occuper d’elle, de ses enfants. On peut voir l’opposé avec d’autres polygames.

Où ces violences tirent-elles leur source en se basant sur votre film ?
Ça peut émaner des croyances de toute une société. Si je vais continuer sur la trajectoire de ces femmes-là, la deuxième est déjà diola, elle a été victime de l’excision, et comme aujourd’hui elle n’est pas encore mariée, elle est journaliste. Elle n’est pas totalement journaliste, elle est en formation à l’Ensup en deuxième année. Elle se demande si elle pourra satisfaire son mari un jour sachant qu’elle a peur de ne pas avoir du plaisir d’après tout ce qui est rumeur autour de ce qu’elle a subi. En quelque sorte, j’ai filmé cette femme qui avait des doutes, elle était dans une situation psychologique difficile qui l’a poussée à se lancer dans un monde incertain. La troisième trajectoire, c’est une femme peule qui a perdu son mari, et la famille diola lui avait finalement dit, malgré ses trois enfants, qu’elle ne pouvait pas hériter de son mari parce qu’elle n’appartenait pas à leur ethnie. Elle a perdu les terres que son mari riche avait, les champs et tout. Voilà, on peut dire que ce sont ces différentes sortes de violences qu’une personne peut subir. Souvent ce sont des mots qui reviennent «yoow bokko fii» (vous ne faites partie de nous).

Espérez-vous changer les mentalités à travers votre film ?
En travaillant pour les Ong, on a toujours besoin de sensibiliser. On a toujours besoin d’avoir un point de vue à la limite un peu propagandiste. Mais ce n’était pas ma vision. Ma vision, c’est qu’il y a vraiment quelque chose qui m’a heurté dans ma vie. Parce que moi je suis né à Hann Bel-Air et là-bas, on nous parle toujours de cette plage qui est super polluée, etc. Chaque année le monde se tourne vers Hann Bel-Air pour dire voilà cette plage comment elle est. Moi j’ai appris à filmer sur cette plage. Il y a un moment où je me suis dit : est-ce que je vais continuer à filmer le mal. Moi je cherchais des héros, j’ai trouvé que ces femmes étaient des héroïnes. Ce sont des femmes qui sont sorties de certains mariages, qui ont eu des difficultés dans la vie, elles ont vu leur couple voler en éclats. Et malgré cela, ce sont des femmes qui font des parcours, qui font des villages, des kilomètres pour sensibiliser d’autres à bien se tenir, pour sensibiliser les hommes afin qu’ils soient plus tolérants, que la société puisse aussi accepter tout ce qui est caste. Que les gens sachent que le monde est pour tout le monde. Et ce n’est pas un monde où certains vont se réfugier derrière le mot «tabou» pour pouvoir faire ce qu’ils veulent. Et voilà, c’est un peu l’idée. C’est un long métrage de soixante-huit (68) minutes. En fait, le film a été financé par l’Agence catalane du développement et de la coopération, et il y a un autre financier derrière l’Ong catalane. J’ai fait ce film avec eux pour pouvoir évaluer ces violences et quels sont les processus à adopter au-delà des violences que j’ai montrées dans le film, les solutions à proposer.

Quelles sont les solutions que vous avez pu trouver pour faire face à ces violences dont fait l’objet la gent féminine ?
Je ne pouvais pas trop en dire même si j’avais une position certaine. Mais c’est une position qui est très poétique, le film suit des personnages qui vivent, on découvre en général tout ce qu’ils ont vécu, comment ils font pour se ressaisir. A la limite, le film s’est arrêté là où il n’y a pas eu de solution. Parce qu’il reste beaucoup de choses à faire.

En dehors de ce documentaire, peut-on en savoir un peu plus sur vos autres productions et comment en êtes-vous arrivé à décrocher une bourse pour suivre des études en cinéma ?
J’ai représenté le Sénégal au Clap Ivoire avant d’avoir ma bourse. Parce que j’étais autodidacte, j’ai représenté en 2013 le Sénégal au Clap Ivoire avec le film Le choix de Mamy, une fiction. En 2016, j’ai représenté le Sénégal au Clap Ivoire avec un documentaire qui s’intitule Ramatou. Et par là, j’ai travaillé pour l’Académie française pour un film intitulé Six mille petits enfants sénégalais et le magicien. C’est comme ça que j’ai eu une bourse. Je suis parti étudier en France. J’avais une bourse de réalisation à Paris, mais j’ai fini par faire la technique. Pourquoi ? Parce que je savais que j’étais très documentaire, j’aime tout ce qui est documentaire. De 2017-2019, j’ai étudié à l’Ecole supérieure de réalisation audiovisuelle (Esra) à Paris, avec un diplôme de technicien audiovisuel de niveau 3. En 2019, j’étais à Cifap à Paris, où j’ai obtenu un diplôme d’opérateur à grand capteur Dop. Et que dans un pays où les fonds ne viennent presque quasiment pas tout le temps, où ils ne sont jamais réguliers, je ne pouvais que compter que sur moi-même pour faire de grands films. Du coup, ça c’est la bonne illustration, parce que pour ce film, c’est moi qui ai été chef opérateur, réalisateur, preneur de son à la fois.

Comment en êtes-vous arrivé à réaliser ce film-documentaire ?
Ce film, je l’ai réalisé en deux étapes, puisque j’avais commencé le tournage avant l’hivernage de cette année, durant le mois de mai, où j’ai commencé la première partie. La deuxième partie du tournage s’est faite au mois d’août. Comme j’avais vu la Casamance dont j’avais toujours rêvé, moi qui suis de Dakar, c’est la deuxième fois que j’allais en Casamance, on m’a toujours parlé de cette verdure et je rêvais de la voir. Donc je l’ai tourné en deux étapes de neuf jours sur plusieurs mois.

Quand comptez-vous diffuser ce film enfin au Sénégal ?
Le but, j’en ai déjà parlé au producteur, est que le film ne doit pas s’arrêter à faire un parcours en Espagne. Ce film doit être vu un peu partout, même si ça mérite de faire des festivals. Vous savez, avec les Ong, les financiers ont toujours ont une mainmise sur le film. On est vraiment en négociation pour que ce film puisse faire beaucoup de festivals et je rêve de projeter ça un peu partout au Sénégal. (Le 22 décembre dernier, le film a été diffusé à Madrid). Ce film n’est pas diffusé au Sénégal. On est en train de démarcher pour pouvoir le diffuser au Sénégal, au Centre culturel français. Les Ong ont trouvé deux bailleurs catalans, qui ont exigé que le film soit d’abord diffusé en Espagne. Les Espagnols ont dit que les violences existent un peu partout. La première diffusion de ce film a eu lieu le 29 novembre dernier à Barcelone.
Recueillis par Amadou MBODJI – ambodji@lequotidien.sn

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