Des étudiants ont manifesté. Il a plu de la pierre sur l’avenue Cheikh Anta Diop. Mais, il n’a été arrosé qu’une portion minime de goudron. Les étudiants ont donc manifesté une colère… étouffée dans le cocon du campus social.
Par Moussa SECK – Des hommes qui pleurent, des femmes aussi. Nul ne les a frappés, ces étudiants qui se précipitent pour regagner le Pavillon R. Seul un son les fait pleurer. Pas de musique, mais le son d’un appareil qui a lâché dans l’air du gaz lacrymogène. Comme calé d’avance, à sensiblement 15h 30mn, le bruit a retenti, dans l’université Cheikh Anta Diop. Tristes visages, regards désemparés, trouille. Et la façade du Pavillon A, qui donne sur l’avenue, se transforme en gradins. Dans le confort de l’ombre, on suit. Voiture de police au niveau du rond-point, policiers sur le pied de guerre . Un peu plus loin, on se protège le nez avec un t-shirt. D’autres ont le châle de Yasser Arafat. Mais, il n’y aura pas d’intifada. A 15h 47mn, le son retentit : panique dans la foule, bousculade dans la course. On tombe, forcément. «La marche ne durera pas», commente-t-on sous les arbres. Ramadan, forcément… Beaucoup de casquettes marron, du beige flanqué au milieu d’un Meer et d’un nom : ceux-là ne sont pas du parti Pastef. Les partisans de Sonko sont au niveau du couloir de la mort, chuchote quelqu’un.
Il faudra marcher peu pour les rencontrer. Ils sont dans le campus. Noir, leur t-shirt comporte deux inscriptions. Devant : «Libérez les otages politiques.» Derrière : «Sonko Président 2024.» Et ça marche, pierres dans les mains. On se harangue mutuellement, on appelle les «neutres» qui suivent par curiosité, on s’arrête au point de ravitaillement. Du vinaigre. A l’attaque ! Quelle attaque ? Ils reculent, le vinaigre n’aura pas été d’une grande aide. Ça pique et il fait chaud, et le vent qui permet au gaz de se distiller rapidement dans l’air n’aide pas ces jeunes qui allient ordre politique de manifester et ordre divin de jeûner. La victoire est impossible, les moyens étant disproportionnés. On se console en scandant le nom de «Sonko». Ça n’aura pas duré. Faim, fatigue…
Les manifestants se déplacent ainsi, encerclés dans l’université, bougeant d’un point à un autre. La foule les suit, et on se donne en spectacle : «nous ne sommes pas des lâches», «nous ne sommes pas des imbéciles», lancent-ils vers les non manifestants, ces curieux qui se laissent traîner par la minime foule de manifestants. Leurs pierres, encore, dans leurs mains. Impossible de lancer, car impossibilité de s’approcher de l’entrée principale pour espérer avoir un policier en ligne de mire. Il n’y a que le cri comme exutoire. On invoque le saint opposant, on maudit le machiavélique Président. L’un étant le futur Président et l’autre, un dictateur, selon les cris. Et ça s’arrête là.
A chacun sa priorité
L’université, elle, ne cesse de vivre. Sur les artères, on tend la calebasse pour recueillir des pièces d’argent afin de préparer le Ndogou. Des khassaides retentissent, que n’occulte pas le son de l’appareil à gaz lacrymogène. La mosquée poursuit son waxtaanu koor. Les femmes laissent leurs djellabas flotter dans le vent. Certains vont chercher leur pain. On traîne le pas… comme si de rien n’était, bien que le son qui fait pleurer s’entend de temps à autre.
A 16h 30, un groupuscule continue encore sa résistance près du Pavillon A. Le groupuscule : assez pour faire cent, moins pour faire foule. Les jeteurs de pierres puisent dans leurs dernières forces pour expédier leur cargaison hors Ucad. Peu de projectiles traversent le mur. Le groupuscule sera bientôt attaqué par un autre. La police a son répit. Maintenant, c’est entre étudiants. Ça ne durera pas, sauf chez ceux qui veulent prolonger le spectacle. Un gris-gris décoré de cauris au poignet, un autre sans décoration autour du biceps, un autre décoré, qu’on laisse pendre sous son habit… couteau à la main. Le spectacle prendra bientôt faim. A l’appel du muezzin, quelques étudiants s’étaient déjà détachés pour aller négocier la paix avec les hommes de tenue. C’est très important pour eux : il faut que leur ami Baye Fall puisse aller préparer le café Touba en toute sérénité. Sur l’avenue Cheikh Anta Diop, ce qu’il y a comme traces de pierres se localise entre la Pharmacie Ndoss et le portail secondaire de l’université. Et quelques petits pas après le portail. Une marche de tout au plus deux minutes, et on aura fait le parcours de cette portion de goudron qui porte des traces de pierres. Les traces dont l’expression n’aura eu qu’une petite portée. Petite, comme ces tâches de pierres rouges qui colorient timidement des centimètres de goudron près de l’Instituto Cervantes.










