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Mariage et carrière, le difficile jeu de rôle des actrices des séries télé

Le petit écran sénégalais a produit plusieurs rôles féminins, dont la carrière n’a pas résisté au mariage. Ce qui force le cinéma à se renouveler encore et encore en actrices.

Dans la série «Bilan cinéma et audiovisuel de l’année 2020», le spécialiste Thierno Diagne Bâ, gestionnaire des industries culturelles, décernait la palme de l’espoir du cinéma à Halima Gadji. Interprète de Marième Dial dans la série Maitresse d’un homme marié, elle sublime le personnage de l’amante aux méthodes corrosives et au caractère, parfois d’une sensibilité à fleur de peau. Ce qui lui a valu, il y a quelques mois, de décrocher la meilleure interprétation féminine aux Sotigui Awards, au Burkina Faso. En plus d’une admiration grandissante un peu partout en Afrique de l’Ouest et dans la diaspora sénégalaise. Et pourtant dans une société sénégalaise bien pensante et apte à gommer la frontière entre personnage et personne, ce rôle a été sujet à plusieurs polémiques et critiques. Pour Régina Sambou, journaliste et spécialiste culturelle, «pas sûr que ce rôle ait pu être tenu par une femme mariée». Comme si être actrice ne pouvait se marier à une vie privée stable. Dans le cas de beaucoup d’autres interprètes, il a d’ailleurs fallu bien moins pour sacrifier une carrière cinématographique.

Au début des années 2000, une actrice du nom de Touly émerge des planches. Membre de la troupe «Soleil Levant» de Thiès, elle ravit la vedette au petit écran. Ses rôles n’ont rien de subversif et tournent très souvent autour du cliché de la parfaite petite femme au foyer. Mais, bien que très-comme-il-faut, sa carrière ne résiste pas à l’épreuve du mariage. Dans une interview accordée à L’Observateur, Diewo Sow, de son vrai nom, accuse la distance comme premier facteur de son divorce avec le théâtre. «Il fallait faire un choix et j’ai choisi de rester ici, pour gérer ma famille», disait-elle, privant ainsi la scène théâtrale sénégalaise d’un talent en devenir. Elle ne sera pas la seule à se priver d’une ambition cinématographique. Quelques années plus tard, Lissa et Katy Chimère sacrifieront leur carrière à l’autel du mariage. Silhouette svelte, écorce ébène, sourire ravageur, Mame Diarra Thiam «Lissa» est l’une des it-girls dans les années 2010 à s’illustrer dans le cinéma à travers son rôle dans la série «Un café avec…» A l’époque, son personnage, déjà un peu plus séditieux, se nourrit de ruses et pièges pour attirer un homme dans ses filets. Les aficionados l’adulent, mais 6 ans plus tard, elle décide de mettre un terme à sa carrière pour se consacrer à sa vie privée. Katy Chimère Diaw suivra le même schéma. Même si elle parlait alors d’une pause dans sa carrière professionnelle, dans les faits, elle ne reviendra sur le devant de la scène qu’une fois une rumeur lancée sur l’instabilité dans sa vie. Sans pouvoir revenir à sa notoriété d’actrice. Comme si le milieu de l’audiovisuel sénégalais ne pouvait pardonner à ces femmes de s’octroyer cette «pause».

Seule une femme mariée avec «beaucoup d’audace» aurait pu jouer le rôle de Marième Dial

«Quelque part oui, dit Régina Sambou. Les actrices, après avoir essayé d’emprunter un rôle qui ne leur convient pas, reviennent sur le marché des séries pour continuer à jouer, se rendant compte qu’elles se sont trahies, qu’elles ont abandonné leur passion pour un mariage». Un choix opéré le plus souvent pour des raisons aussi simples que clichés. Dans l’imaginaire, il arrive souvent que l’interprète soit confondu au rôle, ce qui peut se traduire très souvent par une atteinte à la réputation de la personne, surtout sur les réseaux sociaux. Le manque de distinction peut aussi investir la sphère privée de l’actrice. «Dans l’imaginaire des hommes sénégalais, c’est inimaginable qu’un autre homme fasse l’accolade à leur femme, même si ce n’est qu’au cinéma. C’est valable pour certains hommes, mais la pression sera moins forte pour eux», conclut la journaliste.

Pour éviter ces tracasseries de devoir faire face à la défection d’une actrice, Kalista Sy, productrice de la série Maîtresse d’un homme marié, a établi une sorte de contrat moral avec ces rôles féminins. Il s’agit d’un principe de base : «Celui qui veut travailler ne se met pas de contraintes», avance-t-elle. Tout part d’un bon casting chez la productrice à la réputation stricte. Le but étant de trouver des actrices qui comprennent en amont le cinéma, ensuite le rôle qu’elles ont à jouer dans un monde fermé. «Il est tellement difficile pour les femmes d’avoir des responsabilités dans l’audiovisuel que, si en tant que femme, je manage un projet, j’évite de faire jouer des rôles féminins qui vont abandonner à la première difficulté. En tant que femme mariée, j’ai eu aussi ma part de difficulté à porter cette histoire à l’écran et pourtant j’assume», dit-elle. Le second levier sur lequel agir est en rapport avec la perception du public. Pour les actrices, il s’agit de comprendre et d’accepter que les téléspectateurs soient choqués de voir jouer certains rôles, tout en refusant que cette perception puisse les enfermer dans des normes plus sociales que cinématographiques. «Ce n’est qu’un rôle», dit Kalista Sy qui admet, toutefois, que seule une femme mariée avec «beaucoup d’audace» aurait pu jouer le rôle de Marième Dial. Une forme d’autocensure qui condamne le petit écran à se renouveler constamment en rôles féminins.

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