Il est un peu plus de sept heures du matin aux Parcelles Assainies, mais le ciel, d’un gris de plomb, refuse toujours de laisser poindre le jour. Dans les ruelles étouffées par une eau boueuse et stagnante, le silence n’est interrompu que par le ronronnement lointain des motopompes et le clapotis lourd des pas maladroits. Dakar ne s’est pas réveillée ce matin : elle s’est extirpée du cauchemar d’une nuit où le ciel semble s’être effondré sur la presqu’île.
La nuit où la terre a refusé de boire
Tout a commencé dimanche en fin d’après-midi. En quelques heures à peine, les relevés de l’ANACIM s’affolent : 66 mm à Yoff, plus de 72 mm à Mbao, plus de 100 mm par endroits dans l’intérieur du pays. Une masse d’eau inouïe, monstrueuse, abattue sans répit sur une capitale aux artères déjà saturées.
Très vite, les bassins de rétention de Keur Massar et Sangalkam débordent, déversant leur trop-plein sur des concessions impuissantes. À Yeumbeul Sud, les ruelles se muent en rivières impétueuses, charriant bassines, matelas et débris. Les grands axes routiers — de la Nationale 1 à l’autoroute à péage — s’effacent sous une nappe opaque. La capitale est coupée en deux, prisonnière, paralysée.
Mais le pire n’était pas matériel. À l’Unité 7 des Parcelles Assainies, à deux pas de la station d’évacuation de l’ONAS, l’onde de choc prend un visage humain, déchirant. Alertés en début de soirée, les sapeurs-pompiers luttent contre les flots pour repêcher deux corps sans vie : une jeune femme de 25 ans et un enfant d’à peine 5 ans. Noyés à quelques mètres de chez eux, pris au piège par la montée brutale d’une eau sans pitié. Sur place, les visages des voisins, éclairés par le gyrophare rouge des véhicules de secours, affichent une stupeur muette. Les larmes se confondent avec les gouttes qui continuent de tomber.
La détresse et le courage à bout de bras
Dans la maison de Fatou, à Mbao, l’eau est montée jusqu’à mi-cuisse au milieu de la nuit. Assise sur un mur de briques surélevé, tenant son dernier-né contre sa poitrine, cette mère de famille contemple le sinistre tableau de sa vie engloutie.
« On a tout perdu en une heure », souffle-t-elle, la voix brisée par la fatigue et le froid. « Les pièces d’identité, les fournitures scolaires des enfants, les vivres… Tout flotte. Mais le plus dur, c’est cette peur qui ne vous quitte plus dès que le tonnerre gronde. On se demande qui sera la prochaine victime. »
Partout dans la banlieue, la solidarité s’organise au milieu du chaos. Des jeunes, de l’eau jusqu’à la poitrine, poussent des véhicules calés, extraient des personnes âgées de concessions inondées, érigent des digues de fortune avec des sacs de sable. Un élan de survie digne, mais désespéré.
Une capitale au bord du gouffre
Au ministère de l’Intérieur, les consignes d’urgence se multiplient. Le corps préfectoral et la Brigade nationale des Sapeurs-Pompiers sont sur le pont, alors que le bilan s’alourdit à l’échelle nationale, de Matam à Kaolack. Mais sur le terrain, face à la furie des éléments, les secours semblent courir après la catastrophe.
Alors que l’ANACIM annonce de nouvelles cellules orageuses avant l’accalmie espérée en milieu de semaine, Dakar retient son souffle. Entre colère sous-jacente, chagrin immense et instinct de résilience, la capitale sénégalaise contemple ses plaies.
avec igfm
Ce lundi matin, les Dakaroises et les Dakarois ne demandent plus seulement que l’eau s’évacue : ils réclament, les yeux tournés vers le ciel et vers l’État, que l’on protège enfin leur vie.












