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Souleymane Bachir Diagne :  » Il faut débarrasser l’esprit de tout ce qui le colonise… « 

«Ce que le monde qui vient commande de faire aujourd’hui». Tel est le thème de la leçon inaugurale prononcée hier par l’éminent philosophe Souleymane Bachir Diagne, à l’occasion du colloque dédié aux 60 ans de FASTEF. A en croire le professeur de philosophie, la première exigence fondamentale pour cette réflexion, c’est la décolonisation de l’esprit. En d’autres termes, dit-il, le combat pour une décolonisation des esprits est synonyme de combat pour l’éducation. «La finalité de celle ci est de débarrasser, quelle que soit la région du monde où on se trouve, l’esprit de tout ce qui le colonise c’est-à-dire de tous les préjugés et opinions non fondés en raison et qui offusquent la lumière du savoir », déclare Souleymane Bachir Diagne. Non sans dire qu’il ne faudrait pas ignorer qu’en matière de savoir, l’universel existe bel et bien même s’il s’agit d’un universel non impérial, qu’il faut penser et définir d’une manière que l’on pourra dire postcolonial.
Selon le spécialiste de l’histoire des sciences, il faut interroger le mot d’ordre de décoloniser les savoirs en demandant quel sens lui donner et à quoi ressemble un curriculum décolonisé. Car, dit-il, il est facile de dénoncer un canon pédagogique comme étant occidental et colonial. Mais qu’il est bien plus difficile de proposer celui qui doit le remplacer, celui par lequel il faut éduquer et former pour demain, ajoute-t-il.
Monsieur Diagne a dans la foulée fait appel au mouvement né en Afrique du sud qui, avec la plus grande virulence, exigeait la décolonisation des disciplines. «Dans l’espace académique sudafricain, la revendication de la décolonisation des savoirs et de leurs enseignements dans les universités s’est identifiée à travers le ‘’Fallisme’’, un mouvement de protestation contre la statue
d’un symbole de la colonisation.
Ce mouvement s’est ensuite mondialisé et a pris le sens d’une revendication académique, celle
de voir déboulonner les savoirs épistémiques qui trônent au sein des curricula des universités du
sud en général et d’Afrique en particulier », a expliqué Souleymane Bachir Diagne. Rapportant
une citation du penseur Achille Mbembé qui a vécu de près ce mouvement, monsieur Diagne le
cite en ces termes : «Ces institutions se sont occidentalisées dans le sens où ce sont des instanciations locales d’un modèle dominant basé sur un canon épistémique euro centrique qui attribue la vérité uniquement au monde occidental. C’est un canon qui ne tient pas compte des autres traditions épistémiques.»
Selon le philosophe, on pourrait ajouter à ce propos que non seulement, ce canon épistémique euro centrique n’en tient pas compte, mais qu’il convoque aussi la destruction des autres traditions épistémiques.
«Il faut aller plutôt vers un pluralisme qui évoluera vers le temps »
«Qu’en est-il des savoirs menacés et quelle places doivent être la leur dans l’éducation et la formation de demain ?» Répondant à cette question, Souleymane Bachir Diagne a soutenu d’emblée qu’il faut dénoncer cette posture ethnologique qui repose sur un double postulat : «Premièrement, les nations colonisatrices ont atteint la pleine compréhension d’elles en tant que norme de ce que signifie être humain ; et deuxièmement, en conséquence, qu’elles sont tout naturellement fondées à envoyer des anthropologues pour évaluer les traits et pratiques culturelles des sociétés autres ; à les traduire dans les langues impériales selon les termes de celles-ci et à comprendre ainsi ces autres mieux qu’elles ne se comprennent eux mêmes. Mais aussi, il ne s’agit pas tout simplement d’une compréhension objective mais de la mise en œuvre également d’une
relation de pouvoir qui est inscrite même dans l’acte de connaître.»
Ainsi dit, monsieur Diagne ne promeut nullement d’éliminer la bibliothèque coloniale dans les savoirs à enseigner demain. «Il faut les ouvrir à l’évaluation et à la critique», préconise-t-il par contre. Il propose également de pluraliser les voix qui s’expriment autour de certaines notions afin de construire un dialogue permanent avec un esprit d’évaluation et critique tout en créant un canon à la fois décolonisé et universalisable. «Il est heureux d’ailleurs que l’inspection générale de philosophie de la France est arrivé à un point que son programme est devenu multiculturel», se réjouit-il.
En définitive, Souleymane Bachir Diagne a soutenu que si le colonialisme a un effet monolingue, il ne faudrait cependant pas remplacer son centrisme par un centrisme. « Il faut aller plutôt vers un plurilinguisme qui évoluera vers le temps. Il n’y a rien de plus absurde que de penser qu’il y a
une alternative entre les langues coloniales et nos langues nationales et que servir celles-ci, c’est s’amputer celles-là. Et dans cette stratégie du plurilinguisme, il y a les langues africaines. Mais il faut faire place aux langues devenues africaines (Anglais, Français et Portugais). En général, il faut sortir de l’identitarisme et comprendre la signification philosophique et éducative de la traduction qui est ouverture et devenir », a-t-il conclu à ce propos.

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