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Horizon – Abdou Ndukur Kacc Ndao, anthropologue : «Toutes les cultures sont menacées»

Les cultures diolas seront à l’honneur du 2 au 4 décembre prochain à Oussouye. La deuxième édition du Festival des cultures diolas va mettre en avant les différents aspects culturels de la Casamance. Panels, théâtres, formations, musiques et lutte traditionnelle sont inscrits au programme de ce festival qui compte ouvrir une veritable fenêtre sur la culture diola.

Propos recueillis par Mame Woury THIOUBOU (mamewoury@lequotidien.sn)

Pourquoi un Festival des cultures diolas ?
C’est une manière de revaloriser la culture diola sur laquelle je travaille avec des amis depuis très longtemps. Mais également, avoir la possibilité d’avoir un pont entre les diolas et les autres communautés. S’il y a un certain nombre d’activités qui sont globalement des traditions diolas, il y a d’autres activités qui sont transversales aux traditions diolas. Donc c’est une façon de magnifier ce qui relève des cultures diolas sur le plan des expressions culturelles, des contenus scientifiques et sur le plan culinaire. Le comité de gestion est composé du roi d’Oussouye, le Maan du Bubadjum Ayi, du président du Conseil départemental et des cinq autres maires du département.

Et vous avez prévu beaucoup de choses visiblement …
Pour le moment, on va dire que le festival se déroule du 2 au 4 décembre dans la commune d’Oussouye. Maintenant sur le principe, l’année prochaine, nous serons dans d’autres communes, Santhiaba Manjaque, Mlomp, Diembering, etc. Et globalement, le dispositif, c’est que nous allons avoir quatre grands axes sur le plan scientifique. Des axes qui vont être animés par des chercheurs, des professionnels, des gens qui connaissent la culture diola. Et on aura également, un axe avec tout ce qui concerne religion du livre et religion de terroir. Donc, il y a un certain nombre de thématiques sur le plan scientifique que coordonne le Pr Paul Diédhiou de l’université Assane Seck de Ziguinchor. Deuxième axe, c’est l’animation culturelle et musicale. Nous avons la chance d’avoir cette année, deux grands podiums. L’un qui nous vient du ministère de la Culture et l’autre qui nous vient des jeunes d’Oussouye. On va avoir un podium «in» et un podium «off». A peu près 35 groupes et orchestres viendront jouer pendant trois jours sur les différents podiums. Et cette année, le thème du festival c’est : «Le devenir des cultures diolas.» Il y a les pratiques culturelles classiques de la culture diola comme le kumpo que les diolas partagent avec les mandingues. Il y a aussi certains aspects de la culture diola comme le théâtre diola, les ekonkonn, la lutte diola, etc. Des activités de formation, notamment en permaculture pour une vingtaine de femmes, une formation sur la santé communautaire que nous allons organiser avec le District sanitaire d’Oussouye pour une dizaine d’agents, et il y aura des consultations médicales gratuites. A côté de ça, on a des espaces où des gens ont la possibilité de venir faire leur conférence à l’intérieur du festival, nous leur vendons simplement le label. Nous avons aussi les stands que nous avons prévus pour diversifier les expositions. Du coup, c’est l’ensemble de ces activités, plus les activités que nous avons déconcentrées à l’université Assane Seck de Ziguinchor où nous avons deux grandes conférences qui vont se tenir à partir du 14 décembre. Une qui va porter sur le rapatriement des objets culturels, animée par le Pr Felwine Sarr, le matin du 14. Et une deuxième session, délocalisée, qui sera animée par un groupe d’experts et de chercheurs, sur «La Casamance en débat».

Le thème, c’est le devenir des cultures diolas. Est-ce à dire que les cultures diolas sont soumises à des influences ou qu’elles sont menacées ?
Toutes les cultures sont menacées de par les logiques tentaculaires de nos modernités. Mais il faut aussi comprendre que les cultures sont toujours assises sur un substrat qui est très dynamique. C’est l’anthropologie classique, d’une certaine manière, qui a estimé que les cultures sont en début de cycle. C’est la grande raison pour laquelle, même sur les aspects les plus profonds, qu’elles soient diolas ou wolofs, il y a évidemment des mutations qui s’opèrent parce que tout simplement, il y a des logiques de négociations et de renégociations qui s’imposent.

Justement les cultures diolas nourrissent toutes sortes de fantasmes des autres ethnies et vous avez parlé de faire des ponts avec les autres cultures. Est-ce une façon de dire que les diolas sont incompris ou qu’on ne les connaît pas suffisamment ?
Non ça, c’est un fantasme. De toute façon, le problème de fond est que bien évidemment, il y a une culture franco-wolof qui domine depuis très longtemps pour des raisons que nous connaissons. Ce que disent les diolas, c’est également ce que disent les bassaris, les cognaguis, les badiarankés et les autres communautés qui sont dispersées soit à l’intérieur du Sénégal ou de façon générale en Afrique. Donc pour moi, c’est juste une évidence. Avec la centralité des régions de Saint-Louis et de Dakar, ou du Cap vert à l’époque, on a deux régions qui ont réussi à s’interposer plus ou moins, à épouser la langue wolof. Et c’est ça qui donne l’impression que les gens ne sont pas compris. Mais quand vous allez au Sud-est du pays, vous avez les mêmes choses. Donc pour moi, c’est vrai, il y a des incompréhensions qui évoluent progressivement parce que ceux qu’on appelle les diolas, voyagent à Dakar, ils vont à Vélingara, en France, aux Etats-Unis. Donc l’image du diola des années 1880, 1900, 1984, 1993 ou aujourd’hui en 2022, évidemment, c’est une image qui a changé et cela n’a rien de spécifique. C’est quelque chose qui frappe l’ensemble des communautés linguistiques.

Et les diolas, c’est aussi cette religion traditionnelle dans un pays où l’islam et le christianisme sont les religions dominantes. Comment cette religion traditionnelle-là, arrive à subsister ?
En réalité, de façon fondamentale, nous sommes tous enchâssés dans des religions syncrétiques. Les religions traditionnelles pour moi, c’est un concept important pour désigner des gens. Mais quand vous allez chez les diolas ou chez les wolofs, les bambaras, vous vous rendez compte que la religion dite traditionnelle est une religion qui est basée sur un socle de différences et tant qu’on ne restitue pas aussi fidèlement des questions de ce genre, on a l’impression qu’il y a des spécificités. Nous sommes pour l’essentiel des syncrétiques, c’est-à-dire que nous pratiquons quelque part des aspects de la religion traditionnelle, on applique quelque part des aspects de la religion dite chrétienne. Et nous en faisons également de même pour les musulmans. Donc il ne faut pas penser que les diolas sont des individus qui ont spécifiquement des références sur la religion traditionnelle, la religion musulmane ou chrétienne. Ce sont des gens qui ont tout ça, même si par ailleurs, il y a une présence qui est encore très importante au niveau de la Casamance, en particulier de ce qu’on appelle la religion traditionnelle. Parce que jusqu’à présent, il existe encore de grandes initiations qui sont organisées, notamment ce qu’on appelle le boukout qui est une foire initiatique dans une partie de la Basse Casamance, notamment dans le royaume de Bubadjum Ayi d’Oussouye, le Kahat. Il y a encore l’islam en Basse Casamance et c’est pour cela peut-être, qu’on parle encore de religion traditionnelle. Mais globalement, le syncrétisme reste un réseau structurant de notre imaginaire et de nos pratiques sociaux.

Ces initiations sont-elles ce qui contribue à préserver l’identité des diolas ?
Oui mais tout ça reste encore dans le domaine de l’imaginaire, parce qu’il faut considérer que ça bouge tout le temps et ceux qui pensent que les choses se fixent se trompent énormément, y compris sur la culture diola. Aujourd’hui, sur le plan de la temporalité, vous voyez les pratiques initiatiques, notamment le boukout, le kahat et les changements qui s’y s’opèrent. Il y a quelques années, les gens restaient 3 voir 6 mois dans les bois sacrés pour des pratiques initiatiques de boukout. Mais maintenant, compte tenu de la cherté de la vie et que les gens ont d’autres préoccupations professionnelles, ils restent une semaine ou maximum un mois parce qu’aussi les boukout coûtent excessivement cher. Du coup, la compétence initiatique change parce que si tu restes 6 mois dans un boukout, ce que tu vas apprendre en termes de compétences initiatiques, c’est différent de si tu restes une semaine. Les diolas ont aussi cette opportunité, comme l’essentiel des religions initiatiques, de faire des sacrifices pour faire lever des tabous. Si vous allez dans le Royaume du Bubajum Ayi de Sibiloumbay Diédhiou, maintenant le roi peut prendre un véhicule, parce qu’ils ont fait les sacrifices appropriées pour que le fétiche autorise qu’il prenne le véhicule. Il y a quelques années, il était obligé de marcher. Donc évitons l’essentialisme anthropologique qui caractérise certaines anthropologies.

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