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Horizon – Mahamat-Saleh Haroun parle de «Lingui, les liens sacrés» : «J’aurais pu en faire une tragédie»

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Mahamat Saleh Haroun est l’auteur de six longs métrages dont le dernier, «Lingui, les liens sacrés», qui a été présenté en compétition officielle du Festival de Cannes 2021 et sacré parmi les cinq meilleurs films étrangers de l’année aux Etats-Unis. A Dakar en tant que président du jury de la compétition officielle du festival-talent Dakar court 2022, il revient dans cet entretien sur ce film qui aurait pu faire la séance d’ouverture au nouveau multiplexe Pathé si un problème technique de non-transmission de la clef de lecture du Dcp par le distributeur n’en avait privé les festivaliers. Le réalisateur tchadien précise que dans les langues tchadiennes, le mot viol n’existe pas. Sans langue de bois, Mahamat-Saleh Haroun, ancien ministre de la Culture du Tchad, estime que, pour la contraception, il faut que les hommes à un moment donné acceptent.

J’ai été un peu choqué de voir dans votre documentaire que Amina a avorté. On a l’impression que vous montrez ça comme une solution ?
Non ! Ce n’est pas une solution. Je pense que ce sont des gens qui sont piégés, des femmes qui sont prises entre le patriarcat et la religion musulmane, laquelle interdit de donner une éducation sexuelle aux filles, mais leur interdit d’avorter en cas de problème. Elles sont liées au bon vouloir des hommes et de la religion. Voilà le destin d’une femme en fait. Il faut se mettre à la place de Maria et comprendre que dans les langues tchadiennes, le mot viol n’existe pas. Cela veut dire que violer une femme ne veut rien dire. Une femme violée n’a aucun recours. Il faut l’accepter parce que la reli­gion l’impose. Il faut l’accepter parce que les hom­mes l’imposent. Ce n’est pas du tout une solution, mais pour elle, c’est la seule solution qui lui res­te puisque par la loi des hommes on lui dit que l’avortement est interdit, qu’elle peut risquer la prison et que les médecins ne peuvent pas le faire. Donc il n’y a aucune solution en fait : vous êtes victime jusqu’au bout. J’aurais pu faire une tragédie de ce film : la fille va voir une femme dans le quartier, le truc se pas­se mal, elle meurt et on va tous pleurer… mais ce n’est pas ça que je voulais. Je vou­lais montrer deux femmes qui sont des héroïnes du quotidien. Com­ment elles es­sayent de trouver des solutions à leur problème, ce qui suppose franchir la ligne rouge.

En ce qui concerne l’excision, les femmes s’organisent pour faire en sorte que la femme ne soit pas victime de cette mutilation…
Dans le cas d’un avortement, il y a urgence : plus le temps passe, plus il y a le risque qu’on ne peut rien faire. Pour éviter que ça ne se transforme pas en cri­me, donc tuer un être humain, il faut le faire au stade embryonnaire. Mais, il y a aussi le secret qui n’est pas le même, car la fille a avorté ou été violée. C’est différent de l’excision. Si la fille n’est pas vierge, le jour de son ma­riage, et qu’elle a été vio­lée, c’est tout son avenir qui tombe à l’eau.

En réalisant ce film, aviez- vous ce projet d’évo­quer la condition fé­minine depuis longtemps ?
Depuis des années dans les journaux, on lit des faits divers : on trouve des bébés dans les décharges, les caniveaux, etc. En fait, ils sont tués car c’est une honte, un déshonneur pour la famille. Mais le problème est que la religion ou la tradition nous empêchent de dire ou d’expliquer à notre fille qu’avoir des relations sexuelles sans protection peut représenter un risque de grossesse. On ne peut pas le faire. Et si elle tombe enceinte, il ne faut pas qu’elle s’en débarrasse. Et après si elle a un batard, elle a une double peine parce qu’elle est elle-même rejetée et le bébé aussi. La victime c’est toujours la femme et puis sa progéniture.  C’est en­core plus grave puisqu’on sait que le batard, personne n’en veut, et comme je l’ai dit, le viol n’a pas de nom. J’ai repensé à ma grand-mère qui en 1942 a divorcé et est partie. Elle a quitté son mari, mon grand-père, parce qu’il voulait épouser une deuxième femme. Et en 1942, elle est partie et elle ne s’est plus jamais remariée jusqu’à sa mort. Elle a eu un seul enfant, mon père. J’ai fait juste le lien entre ma grand-mère et la vie actuelle de ces femmes. Et je me suis dit qu’elle allait pleurer si elle voyait ça.

Il faudrait donc développer la contraception au Tchad.
Bien sûr, oui ! Mais encore faut-il que les hom­mes l’acceptent. L’obscu­ran­tisme qui consiste à dire que dès que vous faites un planning familial, les Blancs veulent en fait nous tuer, qu’ils veulent que nos femmes ne puis­sent plus enfanter. Il y a toute une campagne obscurantiste contre tous ceux qui peuvent éventuellement soulager les femmes. Le planning familial existe sauf qu’il est compli­qué pour les femmes musulmanes parce qu’il y a toujours le problème de la religion.

La question de l’avortement, en tant que pra­tique taboue, condamnée par la religion et la loi, est-elle un angle mort ? 
C’est l’angle mort. On ne veut pas y réfléchir. On est dans l’incapacité de répondre. C’est une forme d’irresponsabilité de ne pas prendre cette question là à bras-le-corps et de trouver une solution. On refuse de reconnaître que l’activité sexuel­le commence tôt, on refuse d’en parler. Fran­chement, je n’arrive pas à nous comprendre. Les hommes ont trois femmes et ensuite, ils ont des maîtresses. Donc on suppose qu’il y a une activité sexuel­le… Cela concerne nos filles, nos sœurs. Est-ce qu’on doit se taire ?
Je sais qu’au Sénégal, c’est un problème aussi, et qu’on ne veut pas le traiter. Donc cela reste difficile. Les femmes sont majoritaires et frus­trées, en permanence victimes d’injustice. C’est donc toute la société qui est frustrée et malheureuse. Une société qui est malheureuse, c’est une société qui tire les gens vers le bas, elle ne transmet pas des signes positifs. Et donc ça atteint à un moment donné le moral. On ne peut pas continuer à fermer les yeux car ça entraîne une forme de violence dans les rapports sociaux au quotidien et ce n’est pas non plus pour notre bien- être.

Y a-t-il des critiques sur «Lingui» au Tchad ? Si oui, qu’est-ce que vous en pensez ?
De manière générale, je ne vois pas de critiques. Je parle de journalistes critiques du cinéma. Au Tchad en tout cas, il n’y en a pas, mais en Afrique il y en a. Je n’ai pas l’impression d’avoir affaire à des critiques, mais à des journalistes culturels. En fait, le problème de l’Africain c’est que vous ne pouvez pas dire du mal de mon film parce que vous me con­naissez. Cela n’a pas de sens. Je ne connais pas beaucoup de critiques. Je con­nais les an­ciens avec qui vous apprenez la critique. Pour ce qui est du Tchad, en réalité, les gens ne font pas de la criti­que : ils racontent juste le film.

Vous aviez dit dans une interview de Olivier Barlet, notre forma­teur avec Baba Diop, que vous ne reviendrez plus au Fespaco. Est-ce que vous avez la même attitude aujourd’hui ?
Je ne suis pas allé au Fespaco pendant des années. J’y suis retourné parce que j’étais bien obligé de par mes fonctions en tant que ministre de la Culture. Ils ont invité le ministre pas le cinéaste. Mais récemment, il y a eu un changement d’équipe. Et l’année dernière, j’ai présenté «Lingui, les liens sacrés», qui était en compétition. Je l’ai fait parce que le nouveau Délégué géné­ral n’est pas un fonctionnaire parce que le problème du Fespaco, c’est que c’est fait par des fonc­tion­nai­res à qui rien ne peut arriver. La nomination de Alex Mous­sa Sawa­do­go chan­ge la donne car c’est un indépendant, un cinéphile, quelqu’un qui aime vraiment le cinéma. Et du coup, je me suis dit qu’il y a peut-être une nouvelle vision et que c’était le moment de se réconcilier avec le Fespaco. Je l’ai fait, voilà.
Propos recueillis par Ousmane SOW

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