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Pikine, terre des étoiles

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En lutte sénégalaise, ce 1er janvier 2023, le prodige Boy Niang 2 a terrassé Balla Gaye 2, après un combat fulgurant. Après avoir fait mordre la poussière au petit-frère du Lion de Guédiawaye, ce dernier a à son tour cédé face à la furia du jeune pikinois. Boy Niang continue sa balade victorieuse à Guédiawaye. Ce succès propulse le jeune homme enfin dans la cour des grands de l’arène sénégalaise après deux précédents revers, et ce n’est que justice. Boy Niang, que je connais depuis vingt ans, -il était encore un élève sérieux et appliqué-, est un garçon intelligent et talentueux. Avant d’être un orfèvre de la lutte, il a été un élève brillant, un footballeur de grand talent et un boxeur à même de faire une carrière plus qu’honorable dans le noble art. C’est dire que ce garçon était destiné à briller.

Je me souviens des premiers pas du lutteur dans la discipline. Il écumait les tournois de lutte traditionnelle, accumulait les trophées, imposait sa rigueur tactique et sa force à ses concurrents. Le potentiel était énorme, le souci du détail constant, la rage de briller intense. Il fallait encadrer ce garçon aux facultés athlétiques et tactiques certaines. Il fallait polir ce diamant brut pour qu’il soit prêt à devenir un champion et écrire une nouvelle page de l’histoire de sa famille dans la discipline. Son père, De Gaulle, n’a pas connu un grand succès dans la lutte. Son oncle, le Thiessois Boy Niang 1, a été un champion éphémère dont la carrière n’a pas décollé. Il fallait que la promesse Boy Niang 2 accouche d’une réalité concrète pour offrir à cette famille un champion et à Pikine un nouveau roi des arènes, après les sacres de Tyson et de Eumeu Sène.

Avant-hier, Pikine a célébré son jeune héros dans l’effervescence digne des grands soirs de ce coin populaire de la capitale. La ville s’est ainsi remémorée qu’elle était une terre féconde en champions qui ont fait vibrer le cœur des habitants passionnés et exigeants. Cette ville a offert à notre pays les champions d’Afrique, Pape Diop Boston et Eumeu Sène, les maîtres, Falaye Baldé, Mansour Diop, Balla Bèye, ou encore Mohamed Ndao Tyson. Ce dernier reste le plus grand héros de ma génération. Il a révolutionné la lutte, par la chorégraphie, l’accoutrement, le style verbal, le discours entrepreneurial décomplexé, qui a donné naissance au principe de lutte-business.

A Pikine, dans les quartiers de mon enfance, nos journées étaient marquées par la privation. Nous étions pauvres et soumis à la violence systémique d’un Etat qui offrait peu de portes de sortie décentes. Nous voyions parents et amis, proches et voisins, subir la violence de l’indigence sociale et par la foi en Dieu, refuser d’accepter la fatalité de la mort que la misère génère. Le hip-hop et le sport étaient des exutoires pour fuir la rudesse du quotidien, et ils étaient des fabricants de héros.
Nous étions des adolescents insouciants, mais attentifs aux mœurs de notre époque. Nos journées étaient rythmées par l’école malgré nous, le football, la lutte et les bagarres. Nous rêvions de héros auxquels il fallait nous identifier. Le défunt Ndongo Lô et Mohamed Ndao Tyson étaient les plus illustres de nos modèles.

Je me souviens du 6 juillet 1997 quand Tyson mit au sol Moustapha Guèye, chouchou de Dakar et sa bourgeoisie, pour devenir une légende vivante d’un sport qui draine les foules et érige ses pratiquants au statut de dieu-vivant. La banlieue célébrait une nouvelle icône et nous, à Pikine, relevions la tête et saluions ce moment de ferveur qui mettait entre-parenthèses, le temps d’une après-midi, l’âpreté du quotidien.

Des décennies après, Pikine reste une terre des affligés, une ville immense balafrée par l’abandon de l’Etat, l’absence des services publics, et dans laquelle des millions de gens traversent un quotidien difficile. Boy Niang 2 est un héros pikinois, par la passion qu’il inspire, l’énergie qu’il dégage, la tragédie des défaites évitables et la ferveur des soirs de victoire. Il marche sur les traces de ses illustres aînés. C’est l’héritier de Mohamed Ndao Tyson. Derrière l’effervescence de la nuit d’avant-hier, une réalité implacable : le sport à Pikine est un moteur d’ascension sociale. Notre terre est la capitale africaine de la lutte. Hier a marqué l’éclosion d’un talent, sur les pas des illustres champions qui l’ont précédé. A Pikine, terre des souffrances physiques et symboliques, lieu de fécondation des héros ordinaires du petit peuple des affligés, une nouvelle étoile est née.
Par Hamidou ANNE
hamidou.anne@lequotidien.sn

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