Société

Proxénétisme : Les enfants dans le piège des réseaux criminels

Âgées entre 15 et 16 ans, flouées par un faux mécène, quatre filles, originaires de la Sierra Léone, ont été contraintes à la prostitution à Ziguinchor, par un couple nigérian. Cette situation se banalise, avec le développement des réseaux de trafic d’enfants, et inquiète les défenseurs des droits de l’enfant. Ils invitent les autorités à mettre en place un cadre législatif conforme aux standards internationaux, pour réprimer les trafiquants et proxénètes.

Par Justin GOMIS – C’est une histoire qui fait froid dans le dos : quatre fillettes, originaires de la Sierra Léone, ont fait l’objet d’une exploitation sexuelle à Ziguinchor, pendant plusieurs mois.  Elle est contée par l’une des victimes et certifiée par la Direction de l’éducation surveillée et de la protection sociale (Desps). Selon J. Kamara, elles ont été recrutées en Sierra Léone par une  fille nommée Moussou, qui leur a proposé de venir au Sénégal pour faire un travail de ménage, moyennant un salaire de 1 million 700 mille francs. Sceptique, elle s’en est ouverte à sa mère. Cette dernière a demandé les détails de ce voyage, car sa fille n’a pas de passeport. «Elle nous a rassurées que cela ne poserait aucun problème.  Nous étions quatre filles.  Elle nous a envoyé de l’argent pour préparer le voyage. Chacune a reçu la somme de 700 mille francs. Au cours du voyage, nous avons payé des taxes à chaque check-point.  Après quelques jours, nous sommes arrivées à Ziguinchor. Nous étions dans une maison où vit un couple nigérian», raconte-t-elle.
A Ziguinchor, le calvaire supplante les rêves. «Ils nous ont demandé si nous savions le genre de travail que nous allions faire. J’ai dit oui : «Nous allons travailler comme femme de ménage.» La dame nous a fait savoir que  le travail que Moussou nous a dit, n’est pas celui que nous allons faire. Alors je lui ai demandé, quel travail  allons-nous faire ? Elle m’a dit que nous allions travailler comme prostituées. Je lui ai dit que je ne vais pas faire ce travail et que si je le savais, je n’allais pas quitter la Sierra Léone. Elle m’a demandé mon âge. Je lui ai dit que j’avais 16 ans. Elle m’a dit que si la police me demandait mon âge, je dirais que j’ai 23 ans.  Je voulais déposer une plainte, mais elle ne voulait pas que je sorte», raconte J. Kamara. Et les conséquences ont été désastreuses. «L’une d’entre nous est tombée enceinte. Ils ont décidé de la faire avorter, afin de continuer le travail de prostitution.  Ils nous ont fait savoir que si nous ne prostituons pas, nous ne rentrerons pas en Sierra Léone. Ils nous ont menacées de mort. Et si on essayait de nous enfuir, ils nous enverraient des bandits, qui vont nous tuer en cours de route, en Guinée», poursuit, désabusée, la Sierra-léonaise. Malgré la peur, elle a franchi le pas. «J’ai fui et la dame, Olga, m’a poursuivie. Je me suis agrippée à un homme, à qui j’ai raconté toute cette histoire. Quand j’ai appelé ma sœur, elle m’a suggéré d’aller à la police.  Je suis allée à la police, où j’ai  tout raconté, avant de conduire les policiers sur les lieux. La police nous a demandé si nous avons déjà fait ce travail de prostitution, j’ai dit non, mais la fille, qu’on a trouvée dans la maison, a dit qu’elle s’est prostituée pendant 4 mois. Moussou nous avait promis 21 millions de francs sierra-léonais, qu’on devait diviser par quatre. La seule chose que nous voulons, c’est rentrer chez nos parents», poursuit J. Kamara.

Du rêve au cauchemar
Ce triste récit, d’une enfant victime de réseau de trafiquants de migrants, a glacé le sang des défenseurs des droits de l’Homme et de l’enfant. Ils ont saisi la saisi le prétexte du 32e anniversaire de la Journée internationale des droits de l’enfant, organisée sous le thème «Protection transfrontalière des droits des enfants victimes de trafics, à des fins d’exploitation économique et sociale», pour  trouver les moyens de mieux protéger ces êtres vulnérables. «Ces filles ont été recrutées par de mauvaises personnes en Sierra Léone. Elles ont travaillé au Sénégal et se sont fait des richesses. Elles leur ont envoyé de l’argent et ces filles, dans leur naïveté, les ont suivies. C’est une fois à Ziguinchor, qu’elles se sont rendu compte qu’il y a un couple  proxénète qui pousse les filles à se prostituer. C’est quand elles ont réussi à s’échapper, que nous les avons prises en charge», raconte Mme Abibatou Youm Siby, patronne de la Direction de l’éducation surveillée et de la protection sociale (Desps). Et la prise en charge de ces filles a montré que ces filles ne sont pas sorties indemnes de ce trafic. «Nous leur avons fait passer des tests. A la suite des analyses, on s’est rendu compte que la plus jeune, âgée de 15 ans, est tombée enceinte et est aussi positive au Vih. C’est une chose très douloureuse. C’est pourquoi nous avons décidé de réunir les autorités, comme les ambassadeurs de la Gambie, la Guinée, le représentant de l’ambassadeur de la Sierra Léone, le représentant du Haut-commissariat des Nations unies, l’Unicef, la Gendarmerie, la police et la presse, pour lutter contre l’exploitation sexuelle à des fins économiques et sociales», note Mme Siby.
Aujourd’hui, elle est préoccupée par la situation de cette fille, qui vit désormais avec le Vih.  «Sa situation est plus qu’inquiétante, parce que c’est un bébé. 15 ans, elle vient à peine de sortir du berceau. Elle ne comprend même pas ce qui lui arrive. C’est une fille qui a besoin davantage d’amour, d’affection,  de délicatesse, parce qu’elle ne comprend pas ce qui lui arrive. La situation est pénible pour nous parce qu’au  niveau du centre où elle est accueillie, nous n’avons pas les possibilités de lui procurer tout ce dont elle a besoin.  Elle a besoin d’un suivi spécial par rapport à elle-même, et par rapport au bébé qu’elle porte», rappelle-t-elle.

Renforcement de la législation
L’exemple de cette fillette devrait suffire pour alerter l’opinion internationale, les autorités des pays de la sous-région de l’urgence de l’heure. Les réseaux de trafic fleurissent partout. A cause de la crise économique, les victimes sont facilement attirées par les offres alléchantes, mais mensongères, de ces criminels. «Car, ces enfants ont droit à la protection, comme les enfants sénégalais.  Mais, notre pays présente aussi des cas de cette nature. En la matière, avec autant de violence, c’est la première fois. Mais, nous avons vu des enfants qui ont été victimes d’un trafic à des fins d’exploitation économique, dans nos zones frontalières. Même au niveau de la région de Kédougou,  dans les exploitations minières, ce qui s’y passe est un drame. Et là malheureusement, ce sont des filles originaires du Ghana,  du Nigéria, de la Sierra Léone, du Libéria, qui font l’objet de cette exploitation honteuse, indigne de l’être humain», condamne Mme Siby.
Cette situation enrage Mamadou Saliou Sow, secrétaire d’Etat chargé des droits humains au ministère de la Justice. «Il ne se passe pas un jour, sans que nous ne soyons en face de tels préjudices, parfois aux conséquences irréversibles, causés aux enfants, partout dans le monde. La liste des interrogations est loin d’être exhaustive», assure-t-il. Il pense que cette journée «constitue une opportunité, pour dresser le bilan de sa mise en œuvre et échanger sur les voies et moyens de venir à bout des nombreux défis qui subsistent dans ce domaine».
En écho, Laetitia Bazzi, chef de section  à la Protection de l’enfant au niveau de l’Unicef, suggère que la question  de la traite  des enfants est une priorité. «15%,  soit plus de 1 million 500,  des enfants au Sénégal ne vivent ni avec leur père, ni avec leur mère. Mais, cela ne veut pas dire qu’ils sont victimes des trafics à des fins d’exploitation économique et sociale», précise-t-elle. Pour elle, «il faut prévenir la maltraitance et sanctionner les acteurs» de ce trafic.
Mme Siby demande une protection renforcée des enfants, qui doivent  bénéficier d’un accompagnement judiciaire, en condamnant les auteurs de «ces actes abjectes, inhumains, dégradants et intolérables». Dans ce combat, les Forces de défense et de sécurité, en poste au niveau des frontières, ont renforcé les dispositifs de  contrôle. «Il est anormal de voir un groupe d’enfants en déplacement avec un seul adulte. Cela veut dire que ces enfants vont vers un enfer», ajoute-t-elle, en suggérant  l’institution d’un observatoire sous-régional pour la protection des enfants. Abondant dans le même sens, Andréa Ori, représentant régional du Haut-commissaire des Nations unies pour les droits de l’Homme, incite le gouvernement du Sénégal à suivre les exemples de certains Etats de l’Afrique de l’Ouest «pour avoir un cadre législatif conforme aux différents standards internationaux sur les droits de l’Homme et de l’enfant». En attendant,  Mamadou Saliou Sow promet de s’impliquer dans ce combat, pour inverser la tendance.
justin@lequotidien.sn

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