Vingt-cinq membres du mouvement hip-hop sénégalais ont été reçus en audience au Palais présidentiel par le chef de l’Etat le 25 décembre dernier en soutien à l’initiative «Taaru Rap Galsen», conduite par Moustapha Dieng alias Tapha Da Brains.
Comme attendu, les polémiques ont émergé de même que les accusations devenues classiques de traitrise, de corruption, les anathèmes et les insultes de ceux-là qui, par leur inculture et leur mauvaise foi, ne savent faire la différence entre les affaires de l’Etat et les choses dévolues au strict périmètre politicien. Il est même plutôt drôle de voir un rappeur, qui jouit de sa liberté constitutionnelle de militer dans un parti politique, dénier à ses confrères leur liberté de mouvement. L’intolérance est bien la progéniture de l’ignorance. Revenons aux choses sérieuses. Durant cette audience, un certain nombre d’engagements ont été pris par le président de la République vis-à-vis du mouvement hip-hop et des cultures urbaines. Le Fonds de développement des cultures urbaines, qui était de 600 millions, va désormais être élargi aux industries créatives et porté à un milliard de francs Cfa. Le Bureau des cultures urbaines, qui était logé à la Présidence, va revenir au ministère de la Culture. Mais le point qui m’intéresse le plus a trait au soutien de l’Etat aux acteurs en vue de la création d’une chaîne de télévision dédiée aux cultures urbaines : «Hip hop TV.» Je suis personnellement très sensible à cet engagement pour des raisons liées à mon histoire personnelle. En 2001, j’étais le plus jeune au studio de la radio Oxyjeunes dans l’émission Hip hop Style Djolof de Pape Guèye (Dj Paco) en compagnie de Malal Talla, Omar Ben Khatab de BMG 44, feu Bourba Djolof, les membres d’Ultime Résolution 3, etc. pour fustiger l’absence d’une émission sur le hip-hop a la Rts. Le rap venait de contribuer à l’alternance de 2000 et était devenu un phénomène social, mais la télévision lui fermait encore ses portes. Nous avons organisé, à la suite de cette émission, une marche le 9 mars 2001 devant les locaux de la Rts et avons réussi à imposer le rap à la chaîne publique qui, vingt-ans et plusieurs directeurs généraux plus tard, demeure un instrument de propagande politique. Le rap est né dans la rue, il y trouve encore les ferments de son action au service de la justice et la transformation sociale. J’ai été aussi éduqué à Pikine par la rue et ses codes moraux qui ne sont pas toujours empreints de douceur. A côté des lectures communistes, c’est le rap qui a forgé mes convictions de gauche, sur la nécessité de lutter contre les injustices, de bâtir la justice, l’égalité et la dignité et d’être toujours du côté des faibles et des précaires. Le premier album de BMG 44, Jihadcore, reste un monument pour les cultures urbaines sénégalaises. Dans la même veine, mes albums de Rap’Adio, du Bat’haillons Blin D, les compilations de Mister Kane D-Kill Rap et Politichien ont plus d’impact dans ma vie que n’importe quelle lecture tant ils racontaient mon quotidien et l’exigence de la lutte au service de l’idéal d’une société juste. J’ai eu une carrière éphémère et un succès mitigé de rappeur au sein du groupe Intifada, mais je suis resté mélomane du rap, qui est ma musique préférée, un militant du rap sénégalais et un veilleur attentif des tribulations du mouvement des cultures urbaines, notamment lors de mon passage comme conseiller du ministre de la Culture Abdoul Aziz Mbaye. Voir Simon, Matador, Xuman, Docta, Baay Souley converser avec le président de la République et donner leurs avis sur la marche de notre pays me remplit de joie. Je ne peux qu’être heureux de voir les rappeurs, jadis symboles pour beaucoup d’aînés du banditisme et de la violence, acquérir dans notre pays une respectabilité au point d’être reçus par la première institution de la République, pour discuter des enjeux de l’heure. Le rap a surgi des décombres de la rue, mais il a pénétré les institutions, car la génération qu’il a fabriquée est désormais au cœur des lieux de pouvoir. Le rap est une fille de la rue. Il a adopté ses codes et s’inscrit comme la première musique de combat. Nul ne peut dompter le rap. Quand NitDoff, arrivé en 2007 et qui singeait à l’époque Fifty Cent, accuse des gens respectables comme Matador de «vendus», c’est que sa culture du hip-hop sénégalais est rachitique ou bien son aveuglement fascisant l’empêche d’être honnête. Je connais Matador depuis ma tendre enfance, il n’est d’homme plus courageux et plus intègre que lui. A travers l’association Africulturban, il socialise des milliers de jeunes à Pikine et constitue, avec ses amis comme Amadou Fall Ba, une digue pour que ces jeunes ne versent dans les activités délictuelles. C’est le même travail qu’effectue Malal Talla que je connais depuis 1998 à travers G Hip Hop. Au lieu d’insulter, de diffamer des gens, de verser dans le larbinisme politique et de diffuser des fausses nouvelles, NitDoff devrait songer à marcher sur les traces de Malal Tall et Matador afin de contribuer significativement à la formation des esprits de ses jeunes concitoyens.
Le rap est devenu une musique respectable. Il faut désormais aller plus loin et structurer une industrie capable d’en faire un levier d’ascension économique et sociale d’un plus grand nombre de rappeurs, notamment en dehors de la capitale. Notre mouvement vient de loin. Et il ira encore plus loin.
Par Hamidou ANNE
hamidou.anne@lequotidien.sn











